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CHRONIQUES D'ECRIVAINS

     A. Waberi
   Abdourahman Waberi
          Ecrivain

 

LE COURAGE EST BELGE

Une réaction d'Abdourahman WABERI


LE COURAGE EST BELGE

Une analyse d'Abdourahman WABERI
parue dans le quotidien français Libération

La petite Belgique n'en finit plus de faire courageusement son examen de conscience : après avoir présenté ses excuses aux autorités rwandaises pour son attitude lors du génocide de 1994, elle vient tout bonnement de s'excuser, cette fois-ci, auprès du peuple congolais pour le rôle qu'elle a joué dans la mort, en 1961, du Premier ministre congolais Patrice Emery Lumumba.
Aujourd'hui, c'est à dire quarante et un ans plus tard, le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, vient publiquement de présenter aux Congolais et à la famille de Lumumba les "excuses" de son pays et ses "profonds et sincères regrets pour la douleur qui leur a été infligée". Ce mea-culpa n'est pas le fruit du hasard mais l'aboutissement d'un long travail d'enquête mené par une commission parlementaire dotée des vrais pouvoirs - rien à voir avec la mission d'information conduite par Paul Quilès sur les éventuelles responsabilités françaises dans le génocide rwandais.  Cette commission avait été mise sur pied après la parution d'un livre intitulé "L'assassinat de Lumumba" et écrit par un sociologue flamand Ludo de Witte. En s'excusant de la sorte auprès du peuple congolais, le royaume poursuit crânement son examen de conscience et aborde sa mémoire coloniale avec une transparence que devrait lui envier ma seconde patrie, la France.

         Je suis né en 1965, soit cinq petites années après la vague des indépendances africaines tombées du ciel, et je vis depuis plus de seize ans en France. Je me suis marié il y a dix ans dans une petite ville vendéenne, qui connaît comme le reste du pays, les métastases de la guerre d'Algérie, et il m'arrivait souvent qu'on me parle de cette guerre comme d'une chose lointaine, confuse et palpable à la fois. Je restais de marbre, le plus souvent.

Les relations franco-africaines ne seront définitivement apaisées que le jour où l'entendue de la mémoire coloniale sera recouvrée, reconnue et acceptée par l'ensemble des protagonistes,  Français comme Africains. Pour l'heure, l'histoire bégaie et se refuse à panser les blessures laissées à vif. Pourtant, je suis convaincu que cette dernière refera surface tôt ou tard. Le ballet des souvenirs, douloureux pour l'instant, a commencé, timidement il est vrai,  sa ronde. Les faits sont là, têtus le plus souvent. Pas un jour ne passe depuis quelques semaines, quelques mois en France, sans qu'une page de l'histoire coloniale ne s'entrouvre. La France officielle bouche ces brèches et renvoie aux calendes grecques le débat sur cette question. Pour preuve, la France officielle s'est déshonorée à la mort de son meilleur agent francophone, le poète, président et académicien Léopold Sédar Senghor, en envoyant à ses funérailles que de seconds couteaux. L'Afrique reniée, selon l'éditorial du Monde (29/12/2001), s'en remettra mais sans doute pas la Francophonie (1).  Mais les faits sont plus têtus, et le retour du refoulé irrépressible. Les médias s'en délectent aujourd'hui sans pour autant élever ce débat à la hauteur idoine. Les aveux du général tortionnaire Aussaresses mirent le feu à la poudre; sa récente dégradation de l'ordre des Chevaliers et sa mise en accusation devant les tribunaux ne sont, en l'espèce, qu'un écran de fumée supplémentaire. Le général Aussaresses est un Pinochet de troisième zone, un Grand Méchant commode et, pis, consentant. Il ne déteste pas s'exhiber devant les caméras de télévision. Même un enfant de cinq ans comprend que la torture en Algérie ne se résume pas au cas de ce vieillard borgne, c'était un système logique jusqu'au bout, une violence permanente depuis la conquête de cette terre d'Algérie - et ailleurs, en Indochine, à Madagascar, au Cameroun notamment. La torture, c'est le fer de lance du colonialisme. Et le colonialisme, c'est la barbarie mise sciemment au service d'intérêts  économiques, stratégiques ou de grande puissance des nations européennes. Rien n'est plus facile que de demander des comptes au seul Aussaresses. La France d'aujourd'hui avec ses millions de citoyens issus de l'empire et ses millions d'émigrés attend davantage. La France de Zinedine Zidane et d'Azouz Begag, de Marcel Dessailly et du comédien Dieudonné, futur candidat à l’élection présidentielle en 2002, ne peut garder longtemps le couvercle sur ce passé qui ne passe pas. Je suis de ceux qui attendent patiemment la mise à plat de cette mémoire coloniale. Partout, je guette le moindre des soubresauts.

En attendant, on repasse les mêmes plats. Les responsables politiques se livrent aux mêmes contorsions hypocrites, surtout en périodes électorales. On évoque les grands principes pour ne rien dire de la politique coloniale et des richesses qu'elle a fait dégringoler sur les villes de France et de Navarre. On s'indigne d'autant plus facilement que la guerre d'Algérie est déjà loin dans le rétroviseur, les plus jeunes n'y comprennent goutte, pour tout dire ils se passionnent pour Loft Story  et ses ersatz.

Le passé colonial est lourd à porter, les intellectuels ou ceux qui se déclarent comme tels l'ont renié depuis des décennies. Pascal Bruckner les a affranchi avec son Sanglot de l'homme blanc. La pensée tiers-monde est bel et bien morte. René Dumont a passé l'arme à gauche le 18 juin 2001. Et, comme dit l'autre, moi même, je ne me sens pas très bien. Allons-nous tous émigrer en Belgique ?

(1) Seul l'hebdomadaire humoristique, Le Canard enchaîné, a eu la force de se gausser de cette bévue. Voici sa définition de Léopold Sédar Senghor : "Académicien, agrégé de grammaire et ministre-conseiller en 1959 sous de Gaulle, Senghor connaissait pourtant les usages de la République. Il aura oublié ce détail : ne jamais se faire enterrer pendant la trêve des confiseurs" (cité in Jeune Afrique/L'Intelligent, Hors série n°3, Senghor, janvier 2002, p. 39)

                            Abdourahman A. Waberi

Abdourahman A. Waberi est écrivain. Il est né à Djibouti en 1965 et vit en Normandie depuis une quinzaine d'années.


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