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L'origine
camerounaise de Pouchkine
L'
origine africaine du filleul noir de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch
Hanibal, célèbre général de l'armée
russe, éminent mathématicien, ingénieur et
fortificateur de la Russie du XVIIIe siècle, est connue de
tous. Mais savons-nous précisément quelle était
sa patrie? Il n'existe pas de documents historiques sur ce point.
Pourtant la version d'une origine "abyssine" d'Abraham Hanibal,
avancée dès 1899 par D.N. Anoutchine, académicien,
anthropologue et géographe très en vue à cette
époque, est communément admise. Qu'a donc écrit
Anoutchine sur les origines d'Hanibal?
Les
archives révèlent l'unique mais précieux témoignage
d'A.P. Hanibal sur ses origines africaines: "Je suis originaire
d'Afrique, d'illustre noblesse locale. Je suis né dans la
ville de Logone, sur les terres de mon père, qui régnait
en outre, sur deux autres cités." C'est ce qu'écrivit
Hanibal en 1742 dans une requête qu'il adressa au Sénat
russe où il demandait des armoiries. Comme on le voit, il
n'a pas mentionné la région d'Afrique dont il était
originaire. Il en fut de même pour son fils Pierre qui écrivit
: "Mon père...était un Nègre, et son père
était un souverain". Parlant de son ancêtre africain,
Pouchkine écrivit : "...Mon arrière grand-père
Annibal fut enlevé à l'âge de huit ans des côtes
africaines et conduit à Constantinople". Pouchkine rappelle
ensuite la soeur d'Hanibal, Lagane, qui nagea à la suite
du navire qui emmenait son frère en esclavage. Pouchkine
n'a jamais nommé la patrie d'Hanibal, précisant seulement
que son bisaïeul "était un Nègre, le fils d'un
prince régnant". On n'entend parler de l'Abyssinie que dans
la "biographie allemande" d'Hanibal, rédigée après
sa mort par son gendre allemand, Rotkirkh. Notons que Pierre Hanibal
(conservateur de la "Biographie allemande"), et Pouchkine, qui avait
traduit cette biographie, n'accordèrent pas la moindre importance
à l'indication sur l'Abyssinie, ainsi qu'à de nombreuses
autres informations fantaisistes, notamment sur les liens de parenté
d'Abraham Hanibal avec Hannibal de Carthage. Il va sans dire que
le seul témoignage sérieux dont nous disposons est
donc celui écrit par Abraham Hanibal lui-même sur l'Afrique
et sa ville natale, Logone ou Lagone. Toute recherche sérieuse
devait donc, à mon avis, être entreprise sur la base
des indications fournies par Hanibal. Cependant, l'académicien
Anoutchine décida de mettre au premier plan l'indication
de la "Biographie allemande" sur l'Abyssinie et il chercha la patrie
d'Hanibal sur le territoire qui était dénommé
Abyssinie au XIXe siècle et qui ne correspond pas du tout
à l'Abyssinie de l'époque où naquit Hanibal.
Dans l' Histoire Générale de l'Afrique, publiée
par l'UNESCO, il est précisé au sujet du terme "Habesistan"
ou "Abyssinia" employé dans les sources ottomanes (XVIe-XVIIIe
ss.) qu' il "englobe tous les territoires du sud de l'Egypte à
l'Ile de Zanzibar ou au Mozambique en Afrique orientale". L'auteur
de la "Biographie allemande", ainsi que la plupart de ses contemporains
qui ne savaient presque rien de l'Afrique, pouvait penser que l'Abyssinie
était cet immense empire qui faisait frontière "à
l'ouest avec le royaume du Kongo, le fleuve Niger" et avait pour
frontière naturelle au sud "les Monts de la Lune". Il aurait
suffi à Anoutchine d'étudier les cartes anciennes
de l'Afrique pour comprendre que l'Abyssinie ou l'Ethiopie ancienne
désignait quasiment toute l'Afrique située au sud
de l'Egypte. Cependant l'académicien préféra
limiter ses recherches au territoire de l'Ethiopie qui lui était
contemporaine.
Pour
bien comprendre l'article d'Anoutchine, il faut faire la lumière
sur deux termes clés, à savoir, Arap, ( Noir,
Nègre, emprunt des langues turques) en russe ancien et Abyssin
(Ethiopien, le mot russe le plus ancien désignant les Noirs,
emprunt du grec), différents termes ayant servi en langue
russe à désigner les habitants à peau noire
de l'Afrique. Pour Anoutchine, la différence entre ces deux
termes est fondamentale: "La race noire est sur les plans intellectuel
et culturel, inférieure à la race blanche". Quant
aux Abyssins, il considère qu'ils sont une race différente,
métissée de Sémites et de Noirs, donc, "capables
de créer une culture beaucoup plus avancée". A l'image
des autres anthropologues européens de son temps, Anoutchine
range les Abyssins dans la fameuse race des "hamites" ou "chamites",
des peuples blancs qui auraient civilisé le continent africain
(cette théorie des Hamites est considérée comme
"l'une des plus grandes mystifications de l'Histoire", cf. publications
Unesco).
Anoutchine
était persuadé "qu'il était permis de douter
qu'un Nègre pur-sang...ait pu faire preuve d'un talent tel
que le fit Ibrahim Hannibal... et que, enfin, l'arrière petit-fils
de ce Nègre, A.S. Pouchkine, ait marqué de sa personne
une nouvelle ère dans le développement littéraire
et artistique d'une nation européenne". Il était humiliant
pour l'académicien anthropologue d'accepter l'idée
d'une origine nègre de Pouchkine. Alors, en dépit
du fait qu'Hanibal se considérait lui-même comme un
Négro-Africain et que ses contemporains le considéraient
également comme tel, de même que Pouchkine et les autres
descendants d'Hanibal, en dépit de tous ces témoignages,
c'est l'opinion d'Anoutchine qui fut reconnue et qui fait autorité
depuis un siècle dans les Etudes de Pouchkine. Il est vrai
que Marina Tsvétaeva, (célèbre poétesse
russe) a écrit que "avant que le racisme naisse, Pouchkine,
par sa naissance même, le ruine". Quant à Vladimir
Nabokov, il traita l'article d'Anoutchine de "composition qui ne
méritait que des critiques, des points de vue historique,
ethnographique et géographique".
Nabokov
avait parfaitement raison : de nombreux faits d'ordre historique
et géographique s'élèvent contre la version
"chamito-abyssine". Anoutchine avait entre autres affirmé
qu'il avait localisé la région de Loggon en Abyssinie,
dans la province de Hamassien sans adjoindre une carte du dit territoire.
Il supposait également que le père d'Hanibal était
le prince régnant de cette région dont la ville de
Debaroa (Dobarva) était la capitale. Selon lui, cette ville
"pouvait aussi s'appeler Logone à l'image de toute la
région" (souligné par nous). N. Khokhlov, un chercheur
contemporain, a visité les lieux décrits par Anoutchine
sans y trouver la moindre trace de Logone. Il n'a trouvé
qu'un petit village qui porte le nom de Logo, à quelques
kilomètres de Debaroa. Par ailleurs, les historiens et spécialistes
locaux en cartographie l'assurèrent qu'en dehors de Logo,
il n'y avait pas d'autre localité du nom proche de Logone
et qu'il n'y avait jamais eu de ville de ce nom dans leur pays.
De même, le nom propre Lagane est absent de l'onomastique
locale. Déçu de n'avoir pas trouvé le moindre
indice concordant au nord de l'Ethiopie, Khokhlov s'en prit à
"l'imagination de Pouchkine"! Mais n'est-il pas plus logique de
considérer que puisqu'en Abyssinie il 'existait pas de ville
du nom de Logone et que le nom Lagane y était inconnu, il
fallait en déduire qu'on n'avait pas cherché au bon
endroit?
Après
une étude systématique de l'histoire et de la toponymie
africaines du XVIe au XVIIIe siècles, je suis arrivé
à la conclusion qu'il n'existe en Afrique qu'une seule ville
du nom de Logone et qu'elle se trouve non pas en "Abyssinie" mais
au centre de l'Afrique, au sud du lac Tchad, à l'extrême
nord de l'Etat moderne du Cameroun, dans cette partie de l'Afrique
qui était autrefois appelée Soudan central. Des voyageurs
européens mentionnèrent la cité de Logone dès
le XVIe siècle parmi les capitales africaines de la région.
Il s'agit d'une ancienne cité fortifiée qui fut la
capitale de la principauté de Logone. N'était-ce donc
pas en connaissance de cause que dans sa requête au Sénat,
Hanibal avait nommé uniquement sa ville natale sans citer
le nom du pays? La principauté sur laquelle régnait
son père portait le même nom que la ville où
il était né! L'histoire de Logone de la fin du XVIIe
siècle montre que la principauté était souvent
attaquée par ses puissants voisins, notamment par le sultanat
de Baguirmi, qui entretenait des relations commerciales avec l'Empire
ottoman. Ibrahim qui était le fils du prince de Logone, aurait
pu être fait prisonnier à la suite d'un de ces conflits
et conduit à Constantinople. Logone était dirigée
à cette époque par le Miarré (titre princier)
Broua. Ce dernier est connu dans l'histoire de Logone comme le bâtisseur
de la capitale, une cité aux massives fortifications qui
surprirent plus d'un voyageur européen de passage dans la
région jusqu'au XIXe siècle. On peut donc se demander
si les talents de fortificateur dont fit preuve Hanibal en Russie
n'avaient pas été hérités...
Quelques
arguments en plus. Le prince de Logone de la fin du XVIIe siècle
avait sous son autorité trois villes importantes, ce qui
confirme la déclaration d'Hanibal dans sa requête au
Sénat. En outre, la ville de Logone est située sur
les bords d'un long fleuve navigable (on ne peut s'empêcher
de penser au récit d'Hanibal sur son enlèvement à
bord d'une embarcation). Autre chose: le mot "Lagané" désigne
dans la langue locale le fleuve. Et les habitants de Logone sont
des "Lagané ou Lagouané". Ainsi, les deux seuls mots
de la langue maternelle africaine d'Hanibal - qu'il a lui-même
retenus et transmis, à savoir, les noms de sa ville natale,
Logone, et de sa soeur, Lagane-, existent dans la langue des habitants
de cette principauté! Au regard de tous ces faits, il me
semble qu'on peut dire avec conviction que c'est précisément
la ville de Logone de la région du lac Tchad, qu'Ibrahim
Hanibal avait désigné comme étant sa patrie.
Dans tous les cas, nous n'avons pas trouvé d'autre ville
ailleurs en Afrique, et puis, l'histoire de cette cité africaine
du XVIIe siècle correspond tout à fait à ce
que nous savons de l'enfance d'Hanibal. Il s'avère donc que
Pouchkine ne s'était point trompé sur ses origines
négro-africaines et Logone, ville du centre de l'Afrique,
sur les bords du fleuve Logone, capitale de la principauté
de Logone, doit désormais apparaître sur la carte
de l'Afrique de Pouchkine, en lieu et place du petit village abyssin
de Logo.
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