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Les
révoltes d'avant l'Amistad (I)
Etait-on
informé des événements liés à la traite transatlantique et à l'esclavage
des Africains partout en Europe, y compris dans la lointaine Russie
qui n'y était pas directement impliquée? Les sources d'information
sur la traite négrière et l'esclavage étant variées et pour beaucoup
encore inexplorées, il nous a paru intéressant de voir ce que la
presse russe du XVIIIe siècle pouvait en dire. Et surtout de chercher
à savoir si on y évoquait les révoltes d'esclaves.
Les journaux européens de l'époque de la traite négrière diffusaient
des dépêches d'information sur les traités conclus entre différents
Etats européens relatifs au > négrier,
sur les différentes compagnies maritimes négrières d'Angleterre,
de France, de Hollande..., sur les départs et arrivées des bateaux
négriers et le nombre de Nègres enlevés, sur les capitaux investis
en vue de développer la traite, sur les rivalités et les guerres
opposant les Etats européens négriers entre eux -en Afrique, en
mer, dans les Caraïbes ou sur le continent américain- sur les stratégies
employées par les Européens pour impliquer de force des souverains
africains des côtes, notamment en prenant en otage des jeunes princes
envoyés en Europe et éduqués à la cause du trafic négrier, etc.
Les journaux ne manquaient pas aussi d'informer les lecteurs sur
les résistances des populations africaines à la traite, les révoltes
de captifs dans les navires pendant la traversée, et les insurrections
des esclaves dans les colonies du Nouveau Monde. Il y eut en effet,
une opposition constante des Africains à la traite et à l'esclavage
qui aboutissait parfois à des massacres de négriers ou d'esclavagistes
européens. Des dépêches en provenance de différentes capitales européennes,
d'Afrique et des villes du Nouveau Monde étaient publiées régulièrement.
Au nombre des lecteurs les plus fidèles des journaux, il y avait
les banquiers et autres investisseurs officiels et privés qui finançaient
la traite, les responsables des compagnies négrières, les parents
et amis des négriers partis faire le commerce du <bois d'ébène>...
Bien entendu, ces révoltes n'étaient pas présentées comme des actions
héroïques entreprises par des hommes épris de liberté. Il s'agissait
tout simplement d'informer l'opinion européenne d'événements qui
étaient considérés comme tristes et malheureux qui étaient annonciateurs
de pertes financières pour ceux qui avaient des intérêts dans ce
commerce peu ordinaire.
Toutes ces informations apparaissaient dans le principal journal
russe du XVIIIe siècle, Sankt-Peterburgskie Vedomosti, (Nouvelles
de Saint-Pétersbourg, de parution en moyenne bihebdomadaire) dont
nous avons étudié les centaines de numéros parus entre 1730 et 1754
(1). On y découvre semaine après semaine, année après année, une
série d'événements relatifs au commerce négrier.
En lisant par exemple le compte rendu publié dans le journal en
1753 au sujet des Africains qui se révoltèrent à bord du "Marlborough"
et qui parvinrent à tuer l'équipage ne laissant la vie sauve qu'à
deux marins négriers à qui ils enjoignirent de les ramener en Afrique,
on a l'impression de lire le scénario de l'Amistad. Combien y eut-il
de "Marlborough"? Combien d'"Amistad"? La révolte de captifs africains
en 1839 à bord de l'Amistad comme on peut le voir dans le film du
réalisateur américain Spielberg n'est en fait que l'un des derniers
épisodes d'une chaîne ininterrompue de mutineries, insurrections,
rébellions, révoltes auxquels furent confrontés les négriers et
esclavagistes européens pendant toute la durée du trafic négrier.
Autre fait remarquable, l'un des plus importants lecteurs russes
des Nouvelles de Saint-Pétersbourg était un Noir...A Pernov
puis à Reval (Tallinn), villes estoniennes, de 1731 à 1752, puis
à Pétersbourg à partir de 1752, vivait un Africain originaire du
bassin du lac Tchad, (actuel Cameroun) Abraham Hanibal , qui était
général de l'armée impériale russe. Ancienne victime de la traite
négrière en direction de l'Empire ottoman, il avait retrouvé la
liberté en Russie où il était devenu l'une des personnalités les
plus instruites. Que pouvait donc t-il apprendre dans Les Nouvelles
de Saint-Pétersbourg sur l'Afrique et sur la traite négrière qui
saignait son continent natal?
La lecture des Nouvelles de Saint-Pétersbourg, qui était
publié par l'Académie des Sciences de Russie, nous permet par exemple
de confirmer l'importance et la permanence des révoltes. Ainsi Hanibal
à Reval ou le lecteur russe anonyme de Moscou ou de Novossibirsk
pouvait savoir que les Africains qui tombaient sous la coupe des
négriers européens s'opposaient par tous les moyens à leur mise
en esclavage, que les résistances avaient lieu en Afrique même,
à l'intérieur et sur les côtes, puis durant la traversée de l'Atlantique
dans les bateaux négriers, et enfin dans les plantations du Nouveau
Monde.
Il apparaît donc que contrairement à ce qu'ont écrit certains historiens,
ce ne sont pas seulement les Européens vivant dans les grands ports
négriers -Nantes, Bordeaux, Londres, Liverpool, La Rochelle, Marseille,
Amsterdam, etc.- qui étaient informés de l'existence du commerce
négrier. C'est au moins toute l'Europe instruite à l'époque de la
traite négrière qui était informée et ce, depuis les côtes de la
Méditerranée jusqu'en Sibérie où on pouvait lire avec des semaines
de retard le journal officiel qui arrivait de Pétersbourg.
Suite et fin
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