|
|
|
Roman
historique inédit de Dieudonné Gnammankou :
Le prince de Logone En exclusivité sur le site www.gnammankou.com, lisez le premier chapitre |
|
Chapitre 1 Il y avait quelque chose de mystérieux dans cet instant insaisissable où l'on passait du calme absolu à l'éveil bruyant de tout ce qui était animé dans la nature. Les battements d'ailes des martins-pêcheurs effrayés par le moindre bruit inhabituel, les cris stridents des criquets pèlerins qui sortaient de tous les recoins de cette terre qui, peu auparavant, paraissait sans vie; les intarissables cocoricos de coqs rivalisant d'ardeur qui faisaient sursauter les poules encore endormies; les tourbillons de poussière provoqués par de puissants coups de balai de servantes en retard, les sifflements de machettes et de houes que des paysans affairés aiguisaient; chaque bruit qui s'ajoutait, marquait le début d'une nouvelle activité d'un être vivant. Le bruit était la vie... Le bruit pouvait être la mort, pensa le Miarré. Quand le lion affamé se jetait sur une gazelle broutant dans la savane. Ou quand les hommes se faisaient la guerre...
Une jeune servante vint interrompre ses réflexions.
C'était la voix de la petite Mora. Elle se tenait à une
distance respectueuse. Tandis que les frêles pas de la fillette s'éloignaient, le Miarré se dirigea vers l'angle opposé à celui où il était demeuré jusque là. Il regarda en direction de la résidence de l'Ibalaghouan (premier ministre). Celle-ci était au bout de la large avenue qui partait de l'entrée principale du palais royal. En réalité, l'avenue commençait quelques mètres plus loin car une grande place s'étendait devant le palais. C'était le lieu des grandes assemblées publiques de la ville. Il jeta également un regard sur la grande place vide. Aujourd'hui sera une journée chargée, pensa-t-il en regagnant la vaste pièce où il prenait ses repas à l'étage inférieur. Sa première femme, la Goumsou, l'attendait avec tous les enfants. Ces derniers avaient le don de remarquer ce que lui, leur père, ne voyait pas. Il avait appris à ses dépens à ne rien leur cacher. Ils avaient meilleure mémoire et lorsque l'occasion se présentait, ils se dépêchaient de lui rappeler malicieusement. Le fils de Lara, sa dernière épouse, avait une mémoire prodigieuse. Certains soirs, il tenait de petites assemblées sur la terrasse au cours desquelles il racontait avec assurance des histoires qu'aucun des autres enfants n'avait encore entendues. Et il fallait voir comment il savait les tenir en haleine jusqu'à la fin. Son récit terminé, il avait une devinette à lancer à son petit monde. Il prenait un air mystérieux pour le faire, persuadé qu'il était le seul à détenir la bonne réponse. Le Miarré aimait beaucoup ce garçon, peut-être même plus que tous les autres. Mais il avait du mal à se l'avouer car un père polygame se devait d'avoir les mêmes sentiments d'affection pour chacun des enfants de ses nombreuses épouses. S'il se montrait plus affectueux pour le petit Brouha qui portait d'ailleurs son nom, comme si à sa naissance, il avait deviné que ce fils-là serait différent de ses frères, les mères des autres enfants s'en apercevraient très vite, ce qui aurait mis un terme à la paix familiale.
Dès qu'il entra dans la salle à manger, les enfants se
levèrent pour le saluer. Il leur répondit en souriant.
Et ils se rassirent bruyamment. Le roi s'installa aux côtés
de sa première épouse qui ordonna aux servantes d'effectuer
le service. *** L'imam Ali, un des conseillers religieux du calife de Borno était arrivé à Logone. L'uléma Ibrahim qui résidait depuis quelques années dans la cité avait demandé à ce qu'ils fussent reçus ensemble.
-Soyez le bienvenu à Logone, Imam Ali. Le calife de Borno se
porte-t-il bien? dit le Miarré pour entamer l'entretien. C'était un homme de courte taille, trapu, aux épaules larges. Il avait les yeux vifs, le regard pénétrant. La peau de son visage et de ses bras, seules parties visibles de son corps, était d'un noir luisant. Il portait un turban blanc et un superbe tobé (longue tunique) bleu indigo qui lui arrivait jusqu'à la cheville. -Avez-vous
effectué un voyage paisible sur nos terres, honorable visiteur?
s' enquit le roi des Lagwané. C'était donc cela. La situation était embarrassante. Il fallait éviter à tout prix d'avoir l'air gêné par cette invitation pour le moins inopinée. L'uléma qui avait jusque-là suivi sans mot dire le début de l'entretien parut lui aussi un peu troublé par la déclaration de l'imam. Il n'avait pas eu connaissance de la teneur du message dont celui-ci était porteur. La veille, l'imam l'avait vaguement interrogé sur ses progrès en matière de conversion des Lagwané à l'islam. Il lui avait répondu qu'il nourrissait de grands espoirs, sans toutefois préciser sa pensée. Il avait espéré, vainement, que l'imam lui donnerait des détails sur sa mission. Mais celui-ci, prétextant une grande fatigue, avait exprimé le souhait de se reposer. Sa principale mission consistait précisément à convertir les hauts dignitaires de la principauté. Pour l'instant, il n'avait pu convaincre qu'un des plus riches commerçants de la cité et quelques habitants ordinaires. Chaque les fois qu' il lui avait parlé de la religion du prophète, le Miarré l'avait écouté attentivement sans pour autant changer de conviction. Pour lui, toutes les religions avaient la même finalité, louer le Dieu en lequel ses adeptes croyaient. Il avait une fois ajouté, parlant de la religion traditionnelle de son pays, que les rites qui l'accompagnaient étaient le reflet de la vision du monde de ses ancêtres. En sa qualité de Miarré, il était chargé de la faire respecter. Sa fonction, avait-il ajouté, était liée à la préservation des traditions qui avaient leur fondement dans cette vision ancestrale du monde. -Honorable invité, en devenant roi des Lagwané, j'ai juré que je défendrais jusqu'à ma mort l'héritage spirituel de mes ancêtres. J'ai un grand respect pour votre religion et je suis très honoré par cette invitation qui témoigne de la considération du Calife pour ma personne. Cependant, je ne puis être du voyage, n'ayant pas changé de foi. L'uléma Ibrahim que voici, dispose de la liberté de prêcher votre religion dans la cité. Je ne suis pas opposé à ce que des habitants de mon pays partagent votre foi. Aux dernières nouvelles, le marchand Gornou, descendant d'une des plus vieilles familles de Logone est devenu un des vos fidèles. Mes sujets, voyez-vous, ont plus de liberté que leur roi. -Le Calife ne nourrit pas l'idée de vous imposer notre sainte religion. Votre royaume et quelques autres bénéficient de sa baraka (protection) car le vénéré Calife considère que la paix qui règne au Borno et dans les Etats voisins est propice au développement de la prospérité de tous. Mais vous devez savoir que certains petits sultans convertis à l'islam par pure volonté de puissance n'hésitent pas à attaquer et piller les peuples non musulmans. Vous n'êtes pas à l'abri du pillage tant que vous n'aurez pas adopté la religion mahométane.
-Nous sommes hélas conscients du danger. Mais nous vivons sur
la terre de nos ancêtres et nous ne plierons jamais devant les
menaces de ces sultans dévorés par l'ambition et la haine
de tout ce qui fut hier encore une partie d'eux-mêmes.
L'entretien prit fin sur ces mots. L'imam informa le Miarré qu'il
souhaitait prendre le chemin du retour le jour même. Il avait
l'intention de rejoindre au plus vite le Calife car il avait l'immense
privilège de faire partie de la délégation qui
effectuait le saint pèlerinage en Arabie. Ses deux gardes et
lui repartirent chargés de présents pour leur illustre
Souverain. ***
Avis aux internautes, lecteurs et écrivains : Vous pouvez réagir à la lecture de ce texte. Envoyez-nous vos commentaires en remplissant le formulaire ou par e-mail. Ils seront mis en ligne. |
|
©2000-2001
Dieudonné Gnammankou
|