LES
POETES : UNE RACE DE CREATEURS EN VOIE DE DISPARITION AU BENIN
Simples
observateurs et spécialistes des lettres s'accordent sur deux
choses en parlant du processus littéraire au Bénin.
La première, est que le décor littéraire au Bénin
a été planté par les prosateurs ( romanciers
et essayistes ). Ils en ont été les seuls maîtres
et les seuls acteurs, jusqu'aux indépendances, dans les années
soixante. La deuxième chose qui fait unanimité aussi,
c'est que le Bénin n'a connu le boum de la poésie qu'entre
1960 et 1972. Depuis c'est la grande traversée du désert
pour les poètes béninois.
Déjà
trente ans que dure la crise de la production littéraire et
artistique au Bénin. Trente ans que la poésie est
agonisante. Aucun auteur nouveau ne s'impose dans le monde littéraire.
Et de moins en moins la poésie, même des "anciens"
a une visibilité sur le marché littéraire.
Les semences de poètes tombent-elles sur des sols arides?
Ou attendent-elles plutôt une terre mise en jachère ?
Dans ce cas, pour combien de temps encore?
VISIBILITE ZERO
L'absence
des poètes et de la poésie sur le marché béninois
crève l'oeil.
Quelques librairies constituent le marché du livre au Bénin.
Toutes concentrées à Cotonou, elles sont surtout le
réceptacle des productions littéraires et de matériels
didactiques et pédagogiques étrangers. Quelques fois,
on y voit des auteurs béninois considérés à
juste titre comme des classiques nationaux : des romanciers, des auteurs
dramatiques, des essayistes et des poètes. Les jeunes auteurs
sont des "cheveux" à rechercher dans une botte de
foin...
La poésie n'a pas que déserté les rayons des
librairies au Bénin. Elle a déserté aussi le
forum des médias. Point de revue littéraire,
donc spécialisée pour consacrer des pages à cet
art. Point d'intérêt pour la chose littéraire
des journaux d'information générale. Les radios,
nombreuses ces derniers temps grâce à la démonopolisation
des ondes, sont plutôt des débits de musique, dont raffole
la jeunesse béninoise, audimat oblige! Cette réflexion
reste valable pour la télévision, tant privée
que publique. Une sorte de complot du silence!
Une lueur encore timide vient des établissements d'enseignement
secondaire privés qui créent et animent des revues qui
essaient de susciter des vocations et de révéler les
talents.
En quatre ans de production de l'émission de promotion du Bénin,
Culture a reçu environ quatre-vingts créateurs d'oeuvre
de l'esprit, dont soixante-dix auteurs, écrivains et chercheurs
universitaires confondus. Au nombre de ceux-ci seuls quatre poètes
y figurent dont une Congolaise, une Antillaise. Sur deux Béninois
reçus, seul un a été édité et ce,
après dix ans de recherche d'aide. Le second "poète"
reçu avec ses manuscrits, attend toujours le miracle pour se
faire enfin édité. Un an que ça dure....
Telle est la dure et triste réalité de l'état
de la poésie et du poète au Bénin.
Le Bénin _quartier latin,
Le Bénin _quartier atteint.
S
INTERROGER, UNE URGENCE
Prendre conscience de l'état de la poésie et s'interroger
sur les causes de l'agonie de cet art chez nous est une nécessité
intellectuelle avant d'être politique.
De nos multiples conversations et rencontres, nous avons eu quelques
pistes de réflexions susceptibles de nous éclairer sur
certains facteurs qui peuvent expliquer cet état de chose;
Les préjugés
Les rares Béninois qui créent, qui publient s'adonnent
volontiers au genre romanesque où ils prétendent être
plus à leur aise. On en déduira, qu'ils sont beaucoup
moins à l'aise dans la création des oeuvres de poésie.
En effet, pour nombre de jeunes Béninois rencontrés,
un poète est avant tout un génie, un être hors
du commun, un illuminé, une sorte de Moïse ayant pour
mission de recevoir des messages divins des mondes supérieurs
pour les mortels d'ici-bas. L'image du poète n'est donc pas
banale. C'est une image noble, très valorisante. On en a conscience.
Hautement d'ailleurs. Le paradoxe vient du fait que cette image bien
que valorisante est loin être existante, stimulante. Elle devient
écrasante, paralysante et n'entraîne que répulsion.
C'est à croire que la jeune génération de poètes
se refuse d'assumer une si lourde responsabilité, disons sociale.
Un poète, est-il un génie ? A chacun sa réponse.
Mais ce préjugé n'explique pas tout dans ce débat.
Quel
statut pour la poésie?
La
poésie est-elle un art ou une technique? La réponse
à cette question ne va pas de soi. Certes une certaine classification
traditionnelle des arts place la poésie dans la catégorie
des arts rythmiques au même titre que la danse et la musique.
Alors si tant est que la poésie révèle du domaine
de l'art, elle est donc avant tout du monde des émotions, et
de l'imagination créatrice. Elle est l'expression d'une expérience
rigoureusement intime, profonde donc personnelle. Elle est sensibilité,
expressivité, sincérité, pureté et surtout
liberté. Ceci me conduit à dire comme l'autre, que la
poésie est victoire personnelle sur les contraintes, les
dures lois de la nature qui nous défient au quotidien.
Mais nous savons bien qu'en matière de poésie il ne
suffit pas d'exprimer son monde intérieur. Il faut le faire
d'une certaine manière, dans une certaine forme, puisque le
beau doit être bien présenté, doit répondre
à la loi de l'harmonie... Selon une certaine école,
ici s'arrête la liberté de création du poète.
LA
POESIE _ UNE TECHNIQUE AUSSI
Qui
n'a pas été confronté dès ses premiers
contacts avec la poésie à des notions telles que : métrique,
alexandrin, rime pauvre, rime riche, rime embrassée et j'en
oublie. Si la liberté du créateur s'arrête ici
à ce point c'est aussi là que démarrent tous
les cauchemars des jeunes qui aspirent à la création
poétique.
En effet la toute relative compétence des jeunes en matière
de technique d'écriture poétique, doublée d'une
compétence linguistique, elle aussi approximative, n'arrange
rien pour ces jeunes dont la seule ambition légitime est de
pratiquer un art qu'ils affectionnent. Malheureusement rien ne dit
que les jours à venir seront meilleurs. En effet rien dans
les programmes d'enseignement, les conditions de travail des enseignants,
ne permet d'espérer un retournement de situation.
On pourrait en conclure que la nouvelle génération de
poètes ne peut être réduite à une création
en vers libres, l'inspiration artistique se retrouvant en panne de
technique d'écriture.
LES
PURITAINS ONT ILS VRAIMENT RAISON ?
Ce que nous appelons "puritanisme" en poésie ne date
pas de nos jours. Le débat ouvert depuis le XVII siècle
entre Malherbe qui fixa les règles de la poésie d'un
côté et Maynard et Mathurin Régnier de l'autre
qui disaient écrire à leur manière, défendant
ainsi la liberté du créateur qu'est le poète
reste ouvert. Une ouverture qui se révèle être
la garantie de la liberté de création en Occident. Et
c'est la manifestation de cette liberté qui fait que Baudelaire
peut écrire en rimes embrassées comme ici:
"La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles :
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers".
Alors que Pierre Emmanuel se montre tout à fait libre de toutes
contraintes de rimes, sans passer pour maladroit comme poète:
"Vous
ne pouvez pas emprisonner la vision
Vous ne pouvez pas empêcher l'arbre être libre :
La face de vos victimes l'avez vous vue
Dans la gloire tragique et crue de la souffrance
Comme un stigmate ineffaçable au coeur de Dieu
..........."
Qui
nous démontera que dans chacun de ces extraits, il n'y ait
pas beauté et pureté, sensibilité et expressivité?
Qui nous dira que l'un est moins poète que l'autre? En dépit
de cette vérité, il n'est pas moins sur que P. Emmanuel
ait pu réussir au Bénin. Et pour cause. En effet, l'impression
qui se dégage de nos observations est que tout le monde, critiques
et créateurs, met un signe d'égalité entre poésie
et versification. Se faisant malherbien, ils tuent l'élan
de spontanéité, privilégiant sonorité
obtenue par une technique mal assimilée, tombant du coup dans
une certaine grandiloquence assourdissante. Au final nous avons
des textes sans âme et sans esprit. Pourquoi n'est il pas possible
de faire comme le disait Jean-Joseph Rabearivélo, faire
"table rase des chinoiseries de la versification occidentale"
et voir dans les profondeurs de son sol et de son sang les réponses
aux questions qui se posent à la création artistique
au Bénin.
Devant nous aujourd'hui s'offrent deux voies : celle de Senghor
et de Ahmadou Kourouma. Chacun, librement dans un rapport personnel
avec la langue de travail qu'est le français a développé
ses talents et servit l'art et l'humanité. Il faut que ce choix
soit possible aussi au Bénin aux jeunes créateurs. Le
plus important est la manifestation du talent, du génie créateur.
Il faut toujours avoir conscience et savoir que le génie qui
a posé la ferraille debout pour en faire la Tour Eiffel n'est
ni plus , ni moins génie que celui qui a l'a laissé
coucher pour en faire le pont de New-York. Et dans l'un et l'autre
il y a cette poésie regardante que l'humanité n'a
pas fini de célébrer.
AUTRES FACTEURS
Pour avoir le tableau complet des causes qui expliquent l'état
de la poésie au Bénin, il faudra ajouter le manque de
véritable motivation, de véritable vocation et peut-être
d'humilité aussi chez les jeunes, souvent avides de célébrité
précoce. Non moins important est le terrifiant désert
intellectuel qui caractérise le Bénin de nos jours.
Aucune effervescence intellectuelle et culturelle. Tout ceci
royalement coiffé par l'absence d'une politique culturelle
cohérente, qui gère aux coups par coups la vie culturelle
et intellectuelle de manière folklorique.
©Jean-Euloge Gbaguidi