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ETUDES
LITTERAIRES
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Olympe Bhêly-Quenum |
Une analyse d'Olympe BHÊLY-QUENUM
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Une analyse d'Olympe BHÊLY-QUENUM,
" Oui ! elle m'a baisé, banakh, du baiser
de sa bouche Le Négro Africain inverse ainsi les rôles
: concret et positif, il exprime, d'entrée, sa volonté
de chanter lui même la reine Dans le Cantique des Cantiques comme dans Élégie
pour la Reine de Saba, l'union des partenaires est scellée
dès le début: le premier vers met d'emblée le
lecteur in medio res de cette mutuelle possession. Le barde africain
n'en fait pas un mystère, qui écrit clairement : Le rapprochement des deux extraits de poésie souligne l'ordre des choses, qu'il s'agisse d'un souvenir du " Temps du jardin de l'enfance ", ou du chant d'un " désir suspendu à l'octobre de l'âge ". Guy Senghor, le jour où j'ai lu ce poème devant lui, un peu pour connaître ses impressions de fils, mais aussi de critique sans complexe, ni complaisance pour les textes de son père, a déclaré, près un long silence " pour réentendre votre voix à l'intérieur de moi " : - Superbe !...et quelle langue, n'est ce pas ? La lecture
de cette élégie m'a donné envie de relire quelques
pages des livres sapientiaux de l'Ancien Testament, ajouta-t-il et,
à ma grande surprise, de citer par cur, d'une voix qui
ressemblait étrangement à celle de son père qu'il
s'amusait parfois à imiter quand il me téléphonait
: " Belle cavale ", n'est ce pas ? termina le
fils du poète. Elle aussi était une " belle cavale "
de race, de même que la malheureuse fille unique de Jephté
venant à la rencontre de son père vainqueur, en dansant
au son des tambourins, et qui pleura sur sa virginité, sur
les montagnes. On pourrait multiplier les analogies entre le Cantique
des Cantiques, et Elégie pour la Reine de Saba où
l'amante, Chez Senghor, la patience, armée de persévérance,
part à la conquête et confie sa " récade
au Maître des Secrets - D'accord...d'accord, approuva Guy, qui ajouta avec sérieux: autre chose m'a frappé dans ce poème de Senghor : je veux dire, la charge d'érotisme discret, presque ésotérique, qui progresse d'une page à l'autre : " Je me souviens du soir de la soirée de
mon festin Des passages ont été sautés, fis
je remarquer. - Extraordinaire !... Quelle audace !... Je suis sûr qu'on parlera longtemps de ce " classicisme, et érotisme troublant chez Senghor ", comme vous l'avez écrit dans la marge ", avait fait observer Guy. Mutuelle possession : amour humain amour païen, éclatant dans le poème tout entier, communicatif, irradie dans l'être du lecteur qui participe au plaisir sans sentiment de culpabilité d'enlever au poète une créature splendide exhibée, comme Gygès, le chaton de son anneau. Je ne parviens pas à me souvenir d'avoir lu chez Senghor de poème dans lequel l'homme et la femme me soient apparus autant unis que dans Elégie pour la Reine de Saba. Il n'y s'agit pas de mariage, malgré le cérémonial et l'orchestration para-nuptiale du chant III ; mais plutôt, d'amour libre, fidélité fondée sur un contrat tacite grâce à quoi âme et corps se prennent, se fondent, s'épanouissent pleinement même dans la violence de la copulation où l'érotisme, avec une souveraine majesté, proclame son autorité qui fait frémir : " Ta peau de bronze bleu de nuit bleue sous la
lune, ta peau couleur odeur d'huile de palme On n'a pas affaire, comme dans le Cantique des Cantiques
où l'amour du roi Salomon avec une de ses femmes symbolise
l'union mythique de Yahvé et d'Israël ; mais plutôt,
à une réelle possession de la Maîtresse Afrique
Reine de Saba l'Éthiopienne, par le poète qui ne pense
plus à celle qu'il avait appelée " Mère
". Non, je n'ai pas reculé, mais je me méfie de l'ubiquité psychanalytique. Telle est la vérité. J'espère, néanmoins, qu'étudiants et thésards passeront au crible de leur sagacité le palimpseste qu'ils découvriront dans Elégie pour la Reine de Saba. Ils étudieront assonances, allitérations, hypallages, homéotéleutes et synecdoques unissant harmonie et éclat, ainsi que des ellipses qui suffoquent. Enterrant ces excellents exercices anciens, il me plaît
de prôner ici, en pensant à Guy Senghor avec qui j'avais
parfois médité sur ce poème, un joyau non seulement
de la poésie négro africaine, mais de la poésie
universelle, à une époque où on n'en écrit
guère. Oui, reprenant une forme poétique fort ancienne,
Senghor a prouvé que la poésie négro africaine
pouvait donner à la Poésie des mouvements, des rythmes,
des pulsations et des frémissements nouveaux. Ce faisant,
il montre plus que la main d'un homme de métier et de talent
: le sceau du génie ne trompe pas, cela même dont est
marqué l'érotisme pur servi ici par une poignante poésie
où Senghor fait tantôt défiler, tantôt danser
en un seul personnage le monde noir tout entier, sous le regard du
lecteur fasciné, avec des images progressivement amenées
de la matrice même de la Négritude. Poissy, le 26 novembre 1983.
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