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HAYRETTIN EFFENDI, LE DERNIER EUNUQUE NOIR DE TURQUIE
par Dieudonné GNAMMANKOU in BlackMen, aout 2000

HAYRETTIN EFFENDI, LE DERNIER EUNUQUE NOIR DE TURQUIE

Dieudonné Gnammankou

Les eunuques africains dans l'Empire Ottoman
Pendant plusieurs siècles, un trafic d'enfants, généralement connu sous le nom de "l'impôt de sang" , fut pratiqué des pays et régions sous domination ottomane en Europe, Asie et Afrique, vers les palais des sultans ottomans à Constantinople (Istanbul). Des enfants blancs et noirs étaient victimes de cet esclavage. Les fillettes étaient destinées à garnir les harems en qualité de concubines ou à devenir des servantes. Les garçons servaient dans l'armée ottomane ou dans l'administration, étaient utilisés comme une main d'oeuvre servile ou domestique. Certains étaient employés comme pages au palais ou eunuques dans les harems des sultans.
Les premiers eunuques noirs étaient employés dans l'Empire ottoman à partir de 1485. Les sultans les faisaient venir d'Ethiopie et de la région du Lac Tchad. Jusqu'à la fin du XVe siècle, seuls les eunuques blancs gardaient les concubines des sultans dans les harems. En 1587, un Noir reçut le titre de Chef des Eunuques. Connu sous le nom de Kizlar Agasi, il avait le rang de pacha, était le commandant des hallebardiers du palais. Il commandait de nombreux hauts fonctionnaires de l'Empire et avait d'importantes fonctions religieuses. Il était l'intendant des mosquées impériales et des fondations pieuses de la Mecque et de Médine. Il entretenait des rapports privilégiés avec le sultan et était l'homme le plus craint du pays. Lorsqu'il prenait sa retraite, il se retirait en Egypte où il menait une existence dorée.
Aujourd'hui encore, on peut visiter dans la capitale turque, Istanbul, le bâtiment qui abritait les appartements des eunuques noirs des palais des sultans. Ils étaient six cents à y habiter en même temps! L'Afrique, leur continent d'origine, restait présente dans leur imaginaire. Ainsi dans les murs de certaines chambres, on peut apercevoir des peintures de paysages africains que certains eunuques avaient réalisées.

Les derniers eunuques noirs
La publication en 1998 d'un livre en turc, Meyyale, par le Dr Hifzi Topuz, apporte de précieux éclairages sur la vie quotidienne des derniers eunuques de l'Empire ottoman au XXe siècle. Ceux-ci ne devinrent libres qu'à partir de 1918, année où fut proclamé le Mesutiet, l'interdiction de l'esclavage en Turquie.
Le chapitre VIII du livre de Hifzi Topuz est consacré aux eunuques des harems. L'auteur turc évoque sans complaisance les souffrances subies par ces hommes : de l'arrachement à leurs familles et régions natales d'Afrique à la douloureuse opération de castration à laquelle seuls 10% des enfants survivaient, à leur transfert en Turquie...
Dans les années 1960, on pouvait encore rencontrer dans les rues d'Istanbul, en particulier dans le quartier Bostanji, les derniers eunuques noirs. En règle générale, les eunuques restaient muets sur leur passé. Ils mouraient avec leurs secrets. Cependant, Hayrettin Effendi, le dernier eunuque du dernier sultan ottoman Resat, décida un an avant sa mort en 1976 de raconter toute l'histoire de sa vie à un ami de quartier...70 ans après son enlèvement d'Ethiopie.
Hayrettin était un homme à l'élégance distinguée. De grande taille, gentil et généreux, il vivait dans une maison avec jardin avec une Circassienne qu'il aimait et respectait profondément. Hayrettin était un Gala d'Ethiopie. Son histoire est celle des eunuques noirs des palais ottomans demeurés dans l'anonymat des siècles. Son témoignage révèle la souffrance des eunuques. C'est le regard d'un homme très lucide sur la perversité de la nature humaine de son époque. C'est un vibrant appel à l'humanité pour que de telles atrocités ne soient plus jamais commises. Un message d'espoir...

Le témoignage d'Hayrettin Effendi

Le témoignage d'Hayrettin Effendi, dernier eunuque du dernier sultan. Extrait du livre turc Meyyale, de Hifzi Topuz, Istanbul, Editions Remzi Kitabevi, p.69-72.
( Tous nos remerciements à Ozan qui nous a traduit oralement ce texte et tout le chapitre sur les eunuques noirs ainsi qu'à Mme Oya Göker qui nous a fait connaître cet ouvrage dès sa parution en Turquie.)

"Je me souviens de mon enfance comme d'hier. Je suis originaire du Habesistan. Je suis un Galla. Mon nom était Gülnata. Nous vivions dans un petit village. Nous étions très heureux. J'avais 7 ou 8 ans. Je jouais avec des enfants de mon âge sur la place du village. Nous pratiquions toujours le même jeu. Nous courions les uns après les autres. Puis un jour, des cavaliers sont venus. Ils ne ressemblaient pas aux hommes de chez nous. Leur visage était plus clair. Ils étaient armés. Ils nous ont attrapés. L'un d'eux m'a fermé la bouche et j'ai failli étouffer. Mes yeux sortaient de leurs orbites. Ils ont pris tous mes amis et nous ont emmenés. Je ne comprenais pas leur langue. C'est après que j'ai su qu'ils parlaient l'arabe. Arrivés dans un village, ils nous mis dans une cour. Il y avait d'autres enfants comme nous. Ils parlaient la même langue que nous. Ils sanglotaient. Nous ne comprenions pas pourquoi ils nous avaient enlevés. Nous partagions le même chagrin. Nous restâmes trois jours sans boire ni manger. Nous étions effrayés. Quelques jours plus tard, nous avons été castrés [à Massaoua, presqu'île de la côte éthiopienne occupée par les Turcs ]. Pendant de nombreuses années, je n'ai jamais oublié la douleur et la torture endurées. Deux semaines après la castration, nous avons commencé à guérir. On nous conduisit dans des ports. Il y avait des garçons et des filles comme nous. Nous ne parlions pas tous la même langue mais nous partagions le même sort. Tous les garçons étaient castrés. Il y avait une parfaite entente entre nous. Puis on nous embarqua à bord d'un bateau. Nous nous réjouissions d'avoir échappé à des monstres. Mais où nous emmenait-on? Nous pensions qu'ils allaient nous jeter dans l'océan. Nous ne savions rien. Nous étions dans l'incertitude totale. Nos villages, nos frères, nos soeurs, nos mères étaient loin derrière. Serait-il possible de les revoir à nouveau un jour? Certains parmi nous pleuraient sans cesse. Nous avions tous peur d'être noyés. Nous voyions la mer pour la première fois et nous avions peur. Nous nous étions regroupés dans le bateau. Nous regardions les vagues. Quel autre malheur nous attendait?
...[Pendant le traversée, le bateau négrier fut arraisonné par un patrouilleur anglais et les négriers arabes furent arrêtés. Tous furent conduits au port d'Aden au Yémen. NDR]
Les enfants ont commencé à crier de joie croyant que nous allions regagner nos villages. Notre joie fut de courte durée. L'interprète nous fit savoir qu' il serait très difficile de nous ramener dans nos villages. L'esclavage était aboli. Nous étions libres...[A Aden] on nous a fait sortir du bateau...Nous avons été conduits à la place du marché. Le commandant anglais a prononcé un discours traduit en arabe. Nous n'avions rien compris. On nous l'a ensuite traduit en habesh. Comme la vente d'esclaves était interdite, on allait nous donner à des familles d'officiers et de fonctionnaires en qui ils avaient confiance...Les officiers étaient ottomans et les fonctionnaires sanjaks.
[Un officier ottoman, Yakup, en mission à Aden le prit et le ramena avec lui à Istanbul. NDR.]
...C'était l'hiver. C'était la première fois que je voyais la neige. J'avais froid. Yakup m'a offert à quelqu'un de célèbre à Istanbul. J'étais déçu. J'aimais Yakup comme mon père. Il m'a offert au Cerkez Mehmet Pasa. Est-ce qu'on peut offrir un être humain en cadeau? Je compris alors que cela pouvait arriver...
En 1918 avec le Mesutiet on nous a affranchis...On a acheté cette maison avec une amie, dame du palais. On se débrouille. C'est notre destin."

 

 
 

©2000-2001 Dieudonné Gnammankou