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www.gnammankou.com    Site d'information de l'historien et slaviste Dieudonné Gnammankou

Inédit (Décembre 1999)

Le mal de vivre des Métis de Saint-Pétersbourg
Dieudonné Gnammankou

Qui sont-ils?
Comment les appeler?

Le journal Pétersbourg-Express a consacré en 1999
un dossier à la première génération de Métis afro-russes de l'ancienne capitale russe.
Il ressort de l'enquête fort intéressante réalisée par Youlia Joukovskaïa
qu'il est difficile de vivre en Russie quand on est d'origine africaine.

" Quelle bêtise d'avoir eu un enfant d'un Africain en Russie et surtout d'être resté ici pour vivre ". Cette terrible phrase est d'un jeune Métis de 22 ans, ouvrier dans le bâtiment le jour et danseur professionnel la nuit. Kostia Sangaré, dont le nom permet de deviner l'origine ouest-africaine de son père, exprime ainsi sa rancœur à l'encontre d'une société russe peu tolérante envers ses minorités " de type non slave ".

Certains enfants d'origine africaine ont vécu un véritable calvaire. Quant à leurs mères russes elles sont souvent traitées de prostituées pour s'être mariées avec des Noirs.

Marina est russe. Son époux, nigérian.
Ils ont deux filles de 4 et 2 ans. En 1997, quand sa seconde fille est née, la jeune femme croyait qu'elle aurait enfin la paix. Elle s'imaginait que la société était devenue moins raciste parce que c'était l'époque où on commençait à montrer régulièrement des Noirs à la télévision : << Mais que nenni ! Je promène un soir ma petite Lona assise dans son landau, raconte-t-elle. Nous croisons sur notre chemin un couple de nouveaux Russes de 35-40 ans accompagnés d'un berger allemand qui venait vers nous. Je me suis arrêtée pour laisser passer le chien. Et qu'entends-je dire ? " Ecoute, toi, tu as bien fait de laisser passer mon chien, me lança le propriétaire de l'animal. Ta sang-mêlée de fille devra toujours céder le passage à mon chien de pure race. " >> Impuissante, Marina se demande comment protéger ses enfants de cette hostilité et du racisme ambiants.


Le désespoir de certaines mères est tel qu'un jour, rapporte Elia une jeune femme métisse, " une dame s'est approchée de moi avec son garçon métis et m'a demandé : - Dites-moi mademoiselle, que faire pour qu'on arrête d'enquiquiner mon fils à l'école ? - Il doit se défendre. C'est le plus fort qui survit, comme dans la jungle ". Elia, qui a pourtant aujourd'hui beaucoup de succès auprès de la clientèle du magasin où elle travaille, n'avait pas trouvé d'autre moyen que de se battre pour se protéger des injures et agressions de toutes sortes qu'elle avait elle-même eu à subir à l'école.

Dina Di est la plus célèbre Métisse de Saint-Pétersbourg. Elle fut la première animatrice de télévision d'origine africaine. Aujourd'hui DJ à Radio Modern et show girl à Métro, une boîte de nuit branchée, elle a su faire de son métissage un avantage. Mais annonce-t-elle, "je suis l'unique exemple heureux qu'on pourrait trouver sur mille destins brisés". Grâce à l'amour de ses parents et aux conseils de sa maîtresse d'école, une femme de religion juive qui a aussi connu, enfant, les discriminations, cette ravissante jeune femme a surmonté ses complexes d'enfant métis. Cependant, et on revient à ce que disait avec amertume Kostia Sangaré plus haut, Dina Di a déclaré à la presse qu'elle ne mettrait jamais au monde des enfants de couleur en Russie. A cause dit-elle " de notre racisme russe qui est dû à l'ignorance, au manque d'éducation… ". Et pour que ceux-ci n'endurent pas les mêmes souffrances qu'elle.


Pour faire face aux difficultés d'intégration auxquelles ils sont confrontés dans le pays où ils sont nés et qui est aussi celui de leurs mères, les Métis de Saint-Pétersbourg avaient eu l'idée de créer il y a quelques années leur association. Pour se retrouver entre eux et se redonner du moral. C'était au début de la péréstroïka de Gorbatchev. L'association n'existe plus aujourd'hui. Mais ils continuent de se voir de façon informelle car, explique Christina, ces rencontres ont un effet thérapeutique. Selon cette jeune femme qui avoue ne pas savoir si elle est Russe ou si elle est Africaine, ces retrouvailles entre Métis permettent de se "débarrasser des complexes". Dans la rue, ils ont trouvé une parade pour se sentir moins seuls : " On se dit bonjour, et le cœur se réchauffe ", révèle Boris, spécialiste des effets spéciaux à l'opéra. Bien dans sa peau, heureux d'être à la fois Africain et Russe, il croit mordicus que ses origines africaines ont quelque chose à voir avec la passion qu'il a pour son métier.
Quant aux filles métisses, la plupart d'entre elles préfèrent épouser des Africains, rarement des Russes. Ces derniers ne s'intéressent à elles que pour leur "exotisme", disent-elles. Au début des années 1990, le cinéaste mauritanien Abderramane Cissoko avait brillamment évoqué dans son film, Octobre, le mal de vivre des couples afro-russes, atypiques et souvent rejetés par la société russe contemporaine.




Qui sont-ils ?

" Ils ont aujourd'hui 35 ans et constituent la première génération de Métis russes. Ce sont les enfants des premiers étudiants africains des universités soviétiques arrivés à l'époque de " l'amitié des peuples ". Ils ont été pour la plupart éduqués par des mères seules. De ce fait, on les considère comme des orphelins ou des " Nègres ". Pendant les années 1980 les mariages entre femmes russes et Africains sont devenus rares. Mais ces dernières années, fuyant les guerres civiles, de nombreux jeunes gens originaires d'Afrique s'installent en Russie. La population noire de Russie s'en trouve considérablement renforcée. "
Pétersbourg-Express, Russie


Comment les appeler ? Des mulâtres, des Afro-Russes, ou des Noirs ?

" Selon Nikolaï Girenko, chercheur au Musée d'Ethnographie de Saint-Pétersbourg, l'expression " Nègres russes " n'a aucune connotation péjorative en langue russe. En russe, le mot negr (nègre) désigne uniquement la couleur de la peau comme negro en espagnol qui veut dire noir. C'est en Amérique que le mot nigger est une offense parce qu'il ne désigne pas seulement la race mais aussi un statut social né de l'esclavage. Les américains préfèrent employer le mot noir. Or en russe, c'est totalement l'inverse parce que noir est une injure.
Nos traditions linguistiques sont différentes. Mais le problème est qu'à cause de l'influence américaine le mot negr est en train de devenir " hors la loi ". Si les enfants Métis ne veulent pas être appelés " Nègres russes " ils ont le droit de proposer un autre terme. C'est à eux de dire comment on doit les appeler. Je doute fort cependant que des américanismes du type " afro-russe " aient longue vie en Russie. De mon point de vue, les termes les plus adéquats sont ceux qui sont neutres, par exemple, metis (métis) ou mulat (mulâtre). "
Pétersbourg-Express, Russie

 

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