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Prochain roman à paraître d'Eugène Ebodé : La dette du père
En exclusivité sur le site Gnammankou.com, lisez le Premier chapitre
de La dette du père,
Ebodé, Tous droits réservés)
I

La dette du père

Roman

Chapitre 1 : Ultime causerie


PREMIERE PARTIE


Que celui qui pourra me dire ce que j'aurais dû faire lorsque mon père me fit part de ses dernières volontés se manifeste d'urgence !
J'avais seize ans à sa mort, et il me reste de cet instant le souvenir d'une parole hachée mais déterminée à marquer ma conscience. Il avait hésité à se livrer, car ce ne fut qu'à l'extrême limite de ses forces qu'il consentit à m'appeler dans la chambre où se consumaient ses dernières résistances. Aujourd'hui encore, j'ai le sentiment que Karl Ebodé eût préféré une fin solitaire, semblable à celle des vieux éléphants qui, au moment où leur fin se rapproche, décident d'aller mourir loin des regards apitoyés de leurs semblables. Mais mon père brûla soudain de me parler. A peine avais-je pris place sur un tabouret qu'il m'apostropha en ces termes :
"A ton âge, exactement à l'âge que tu as, nous, nous avions décidé de congédier un vieux monde..."

Cette phrase m'est donc souvent revenue, et, avec elle, les dernières images que je conserve de mon père, celui que ses amis avaient surnommé le " Patrouillard ". Pourquoi l'appela-t-on ainsi ? Je demande un peu de patience !

Notre entretien fut entrecoupé de silences, de hoquets et de grimaces que la douleur arrachait au mourant. Le masque de raideur qu'il arborait me laissait deviner l'irrémédiable. Je me refusais à y croire, priant en secret qu'un miracle s'accomplît.
Je me revois pris de panique, essayant néanmoins de lui parler comme pour tenter de l'extirper des griffes de la mort. Mes frères, mes sœurs et ma mère étaient absents. " Parle, retiens son attention, parle ! ", m'ordonnait une voix intérieure et impérieuse. Je ne parvenais cependant pas à lui obéir. J'avais dû constater que mes pensées, mes phrases elles-mêmes, à peine imaginées, s'éteignaient sur le rebord de mes lèvres sèches et tremblantes. Qu'aurais-je d'ailleurs pu dire au " Patrouillard " ? C'est lui qui parlait et geignait ; mon rôle était d'écouter. Alors, j'écoutais ; sans voix, devant la pâleur de son visage et, pâlissant probablement à mon tour face à la démolition d'une vie, je me mordais les lèvres jusqu'au sang. La mort s'avançait, d'un pas assuré. Sa lenteur suffocante traînait un concentré de fureur et de violence auquel répliquait aussi, de manière tenace, le refus de mon père de déchoir. Une angoisse me tenait rivé à ce tabouret sur lequel mes fesses avaient pris place pour suivre un combat inégal et vain. Le désir de vie illuminait le regard paternel à mesure qu'il tentait de me résumer son existence et de me transmettre son ultime message. Il paraissait s'arc-bouter derrière les mots comme s'ils figuraient une armure inviolable. Parfois, je tentais de me convaincre, en recevant ses paroles, qu'elles pouvaient regonfler ses forces, à l'instar de la batterie usée d'une voiture qui ne se recharge que lorsque le moteur tourne. Et je suivais le mouvement de sa bouche entrouverte. Et je guettais les rondeurs que décrivait habituellement sa langue autour des ses lèvres, pour y accrocher mes espoirs et me persuader qu'une petite étincelle de vie le reliait encore à notre monde.
- Alors…
C'est bien ainsi qu'il avait l'habitude de commencer ses phrases. Puis s'interrompant, comme s'il avait deviné mes pensées, il lâcha, avec une résignation toute feinte, une citation de Shakespeare qu'il affectionnait et utilisait parfois à tout bout de champ :
"Alors, c'est fini ! Je le sais. Il faut s'en convaincre, fils, il y a bien quelque chose de pourri dans mon corps, comme dans le Royaume de Danemark... Mais tu dois savoir…"

Nous étions seuls à la maison ce jour funeste. Son ami, Thimoté Ichar, nous avait rejoints un peu avant midi. L'inquiétude qui dévorait le nouveau venu était si visible que mon père ne put lui-même souffrir davantage le visage défait de son vieux compère. Il voulait me parler sans témoin. Il fit signe à son ami de nous laisser en tête-à-tête :
- Ichar, j'ai quelque chose à dire au petit. Je t'appellerai après.
- D'accord.
L'ami avait obtempéré et sa silhouette s'éloigna bientôt vers la cour carrée de la concession. Son crâne lisse, recouvert de sueur, luisait sous le soleil. Père me dit :
- Alors, Eugène, le bien nommé, il faudra être à la hauteur de la situation. Ce que tu vas entendre n'est pas une confession. Si j'avais voulu me confesser, c'est l'abbé Alphonse que j'aurais appelé à mes côtés. Mais il a autant, sinon plus de fautes à avouer à son patron que moi. Si ta mère m'entendait... Heureusement qu'elle n'est pas là !
J'eus une pensée pour ma mère, à la douleur qu'elle éprouvait loin de nous. Deux jours plus tôt, le médecin avait conclu :
" C 'est fini. Préparer la tombe ! ", puis il était parti. Tout espoir de sauver Karl Ebodé était vain. J'avais supplié le mourant d'envoyer un message urgent à ma mère afin de hâter son retour à la maison. Elle se trouvait à Mitouba où ses parents étaient eux aussi très mal en point. Mon père me répondit avec agacement :
- Non, ce n'est pas la peine de rappeler Vilaria ici.
Il ajouta des propos peu amènes à l'adresse de mes grands-parents maternels :
- Même si je pense que ces vieilles barbes ne mourront pas de sitôt, elle a eu raison d'aller là-bas. Je déteste les pleurnicheries. Si elle était à ta place, personne n'aurait été capable de dire pour qui ses larmes auraient été en train de couler.
Une pause. La voix lasse se fit à peine perceptible. Il hésitait, fermait les paupières. Plissait le front. Ronronnait ou grimaçait, le visage sous l'oreiller.

Le jeune garçon que j'étais ne savait plus où se mettre. Nous étions deux. Perdus un moment en nous-mêmes. Karl Ebodé s'élança. Etaient-ce des pensées longtemps tues qui sortaient sous le coup de l'urgence à les dire ? Au loin, j'entendis le bruit d'un ballon qui rebondissait sur le chemin du stade. Je reconnus la voix de basse de mon ami Bonato. Puis celle d'Aliou Moussa et d'autres. Le foot … toujours le foot…
" Ils vont jouer ! Sans moi ! ", pensai-je. Mon père s'était tourné vers moi. Avait-il deviné ?…
" La vie continue, dit-il en s'efforçant de sourire. Le ballon doit aussi continuer de rebondir. "
La honte m'envahit avec plus de force. Je transpirais et puais la sueur. Je passai une main sur le front. Elle était trempée. Il n'ignorait rien de mon amour pour le foot. Il avait pratiqué ce sport et à ce sujet, une certaine complicité nous liait. Elle exaspérait ma mère. Il lui arrivait de se désoler de cette passion exclusive. Son jugement se manifestait avec davantage de modération que les emportements de ma mère. Après tout, je n'avais que seize ans…
La voix du mourant m'apostropha :
" A ton âge, exactement à l'âge que tu as, nous, nous avions décidé de congédier un vieux monde... Oui, Eugène, nous n'avions pas froid aux yeux. Nous étions un certain nombre qui avions décidé de quitter nos villages. Rien n'y retenait plus notre attention. C'est comme lorsque tu as sucé une mangue et qu'il ne te reste plus qu'un noyau dans la main. Que te reste-t-il à faire ? A t'en débarrasser ! Je sais, je sais, les comparaisons d'une époque à une autre ne veulent rien dire. Pourtant, quand je vois les plis de fainéantise dans lesquels vous vous drapez, je me dis qu'il y a vraiment quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. Nous, nous avions renoncé aux apitoiements au profit de l'action. La résignation est un assommoir. La solitude, une agonie avant le désastre. Ne sois jamais seul. "
- Oui, Pa…fis-je.
" J'ai eu la chance d'avoir des amis : Ichar, Syracuse, Bakio, Kamga. Ils m'ont permis d'agir, de me rendre utile aux heures importantes de notre pays. Ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas là aujourd'hui, que je dois les oublier. Ils n'auraient pas empêcher la mort d'avancer. Je la vois… Mes amis, vous n'êtes pas là pour soutenir la branche qui va se séparer du tronc. Vous étiez le tronc. J'étais la branche. Elle casse. Et alors ? Seul Ichar est aujourd'hui à mes côtés ; les autres se sont éparpillés. Après tout, n'est-il pas normal que chacun prennent les sentiers et les bifurcations que son cœur lui conseille d'emprunter ? Eugène, j'espère qu'un jour tu réuniras ces amis-là. J'espère qu'ils te parleront de notre jeunesse. Réunis-les ! Tu le promets ?
Je répondis machinalement :
" Oui, pa. "
" Encore un mot, dit-il. Nous, nous avions l'esprit de turbulence, nous étions audacieux. Vous ne rêvez que de facilité. Si votre vie ne vous convient pas, courrez donc ailleurs, allez vous frotter aux autres mondes si le vôtre n'a plus d'intérêt. Mais je ne vois même pas poindre cette résolution-là. Comment peut-on mourir en paix dans une merde pareille ? Vous êtes posés-là, comme des œufs qu'une poule a pondus et qui ne bougent pas, et qui attendent qu'on les couve indéfiniment, qu'on écarte de leur route tout danger, qu'on leur ouvre le bec, qu'on mâche la pitance à leur place… mais personne n'ira chier à votre place. Chaque génération doit relever ses défis."

Il marqua un arrêt avant de reprendre :
" Alors, c'est vrai, j'ai cherché la flamme dans la femme… "
Il ferma les yeux, puis changea de sujet :
" Mais le plus important à retenir, c'est que Zak, ton grand-père, m'a aussi parlé, juste avant de mourir. Je ne te l'ai pas dit. Ce n'était pas le moment. Il est venu… Alors, j'ai su que ton grand-père tenait à l'ancienne chefferie du village, construite en 1892 par les Allemands, et plus précisément, par un certain ingénieur, Karl Grinberg, dont je tiens le prénom. C'est dans cette chefferie-là que s'est déroulée mon enfance. Elle tombait en ruines. Zak voulait que nous sauvions son palais de la destruction lente et inéluctable. Il faisait partie des imposants édifices qui, avec les bâtiments de la mission catholique, l'église, le couvent, le pont sur la Lékié, ont assuré la réputation de notre village. Toutes ces constructions dataient de l'époque de la domination allemande. Au début, les Allemands ont été très respectueux et travailleurs au pays des crevettes… Puis, ils ont commencé à supprimer le Tso, notre rite le plus important. Ils nous ont imposé des chefs qui n'avaient aucune légitimité, aucun rang de chef. Cela a été leur erreur. Ils ont mis Charles Atangana en place et lui ont fabriqué de toutes pièces la stature de chef des Beti qui leur convenait. Facile de l'avoir après sous contrôle ! Puis les Français sont venus. Ils nous ont amené le discours, la chamaillerie. C'est inutile de chercher d'autres raisons. Voilà ce qui a nous a convaincus de nous débarrasser aussi de ces beaux parleurs-là qui avaient remplacé les taciturnes allemands. Quel qu'il soit, quelque méthode qu'il utilise, un dominateur veut rester le maître de la situation. Et pour nous, les maîtres d'hier étaient comme de vieux manteaux qu'on doit jeter à la poubelle. Tu me comprends, Eugène ? "
" Oui, père. ", mentis-je. Trop absorbé par mes angoisses pour suivre le fil de sa pensée.
" Alors, je n'ai pas écouté mon père. Oui, ton grand-père n'avait pas su me convaincre de l'utilité de sauver son palais. Ai-je eu tort ? Ai-je eu raison ? A toi de voir… Quand ton heure sonnera, tu transmettras aussi tes désirs secrets aux oreilles qui voudront bien les recevoir… Je ne voulais pas lever le petit doigt pour redonner aux murs en briques rouges de la chefferie leur semblant d'éclat. Affaire à classer ! Reconstruire la chefferie, c'était faire renaître les Allemands ! Enfin, quoi ! Devions-nous passer notre temps à regretter les puissants d'hier ? Cela voulait dire aimer les fers qu'ils nous avaient mis aux pieds ! Je te recommande de ne jamais désirer que ce qui te rend libre. L'imposante chefferie et le pont que ces mêmes Allemands avaient construits au village faisaient partie d'un vieux monde à abattre. Voilà pourquoi je n'ai pas contribué à la reconstruction des reliques que les anciens maîtres avaient laissées. Alors, je n'ai rien fait pour empêcher une seule pierre de s'écrouler. Qu'on ne te raconte donc pas d'histoires... Si mon père avait réellement été très attaché à ces vieilleries, il lui appartenait de les sauver. J'ai dit ce que je pensais à ton grand-père, que tu n'as malheureusement pas connu. J'avais ton âge. Il a écouté mes critiques. Il m'a fait comprendre que mon tour viendrait d'en recevoir, un jour. Mais il nous a quittés, sans avoir redressé les murs qui s'affaissaient. Me voici à mon tour devant les marches du tombeau. Alors, il faudra réunir mes amis, tous mes amis, si tu entreprends de réaliser ma dernière volonté. As-tu des choses à me dire ? "
Comme je restais sans voix, il continua :
" Alors, alors… Nous étions cinq amis, n'est-ce pas ?... Kamga, Ichar, Bakio, Syracuse et moi... Nous avions été soudés par l'envie de nous défaire de ce qui nous paraissait hors d'époque et hors d'usage. Défaire, mais ne jamais s'enfuir ! Voilà, Ebodé, fils de Karl et petit-fils de Zak Ebodé, voilà ce qui nous a gonflés de courage. Ichar est-il encore là ? "

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Il n'y a pas de littérature sans ratures par Eugène Ebodé, écrivain camerounais

Dernier roman paru d'Eugène Ebodé : Le briseur de jeu , Editions Moreux, Collection Archipels littéraires, Paris, 2000 : Critique du Briseur de jeu : Un roman plein de vie et d'humour, par Alémian DAGAN

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