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Les
Africains en Russie au début du XVIIIe siècle
Du
18e à la fin de la première moitié du XIXe s. le nombre de Noirs
en Russie est plus important. Il est cependant impossible de donner
des chiffres, aucune recherche approfondie n'ayant jamais été faite
sur ce sujet. Mais l'on peut suivre à la trace durant tout le 18e
siècle et au 19e siècle, la présence d'Africains en Russie. L'étude
des récits des événements de la Cour impériale russe montre que
les empereurs russes avaient parfois à leur suite de 10 à 25 pages
noirs. L'iconographie russe de l'époque apporte également de nombreux
témoignages. A leur arrivée en Russie, on leur enseignait la langue
russe dans les monastères. Certains de ces pages devenaient à l'âge
adulte des soldats, notamment des tambours de régiment.
En ce qui concerne le premier quart du 18e siècle, plusieurs documents
d'archives révèlent une nouvelle provenance des Africains de la
Cour russe: l'Empire ottoman. La série de documents la mieux étudiée
par les auteurs russes est celle relative à l'arrivée de trois enfants
africains à Moscou en novembre 1704. Ces lettres et rapports officiels
permettent de faire la lumière sur le trafic d'enfants noirs à Constantinople
et de dresser la carte de la route des esclaves africains de la
Turquie à la Russie. La route de l'esclave vers la Russie.
L'itinéraire le plus sûr à cette époque était le suivant: Empire
ottoman- Valachie-Moldavie-Petite Russie-Moscou. Dans le cas mentionné
plus haut, les enfants furent achetés à Constantinople dans la clandestinité.
Apparemment, il était très dangereux de se procurer des esclaves
à cette période (en 1704, Ahmed III prit le pouvoir suite à des
troubles politiques) et les marchands dissimulaient les enfants
pendant le trajet sur les territoires sous domination ottomane.
Le parcours Constantinople-Iassy à la frontière entre la Valachie
et la Moldavie était plein de dangers pour les trafiquants d'enfants
noirs.
Les esclaves étaient convoyés avec beaucoup plus de sécurité à partir
de la Valachie dont le seigneur était un allié du tsar russe. Les
marchands avaient en leur possession des sauf-conduits délivrés
par l'ambassadeur russe à Constantinople qui leur facilitaient le
trajet (11). L'un des trois enfants décrits dans la lettre du marchand
Savva Ragouzinski comme "très noirs et beaux", fut baptisé pendant
le trajet sous le nom d'Abraham. Tout porte à croire que c'est bien
cet enfant qui devint quelques décennies plus tard le célèbre général
noir de l'armée impériale russe, Abraham Hanibal, et l'arrière grand-père
d'un des plus grands écrivains de la littérature mondiale, Alexandre
Pouchkine.
Dans
les temps anciens, le terme servant en russe à désigner les Noirs
était Ethiopien, un emprunt du grec. Mais aux 17-18e ss., c'est
le mot Arap emprunt du turc, qui est utilisé. Il est l'équivalent
de maure, mohr, mots qui à la même époque, étaient utilisés en français
et en allemand pour désigner les Noirs ou les Africains (13). Il
ne faut donc pas confondre le mot arap avec arabe. Il est important
de souligner que des traducteurs du russe en français par exemple,
ont déjà commis de telles erreurs qui dénaturent complètement le
document original et attribuent une autre origine à des personnages
négro-africains. Le mot russe arap peut être considéré comme l'équivalent
de Habesh, employé en Asie pour nommer les Africains.
Déjà à la fin du 17e siècle, parmi les nains de la Cour russe, il
y avait des Noirs. L'un d'eux était employé comme traducteur de
textes grecs et latins en russe par le tsar Pierre 1er. A cette
même période, les archives royales russes révèlent l'existence d'enfants
africains à la Moscou. Ils sont pages à la Cour. Ainsi, sous le
règne de Pierre 1er, il y avait deux catégories de Noirs en Russie:
les enfants pages, victimes de la traite en direction de l'Empire
ottoman et rachetés par des commerçants russes, et ceux provenant
d'autres pays d'Europe d'une part; d'autre part, des soldats ou
marins africains résidents dans d'autres pays européens et engagés
sous contrat dans l'armée ou la flotte russe. L'un des Africains
déjà mentionnés, Petro Seichi, avait été enregistré sous le nom
russifié de Piter Elaïev, ce qui n'a pas facilité son identification.
L'européanisation des noms africains brouille de nombreuses pistes
de recherches. Mais il faut reconnaître que les Africains n'étaient
pas les seuls à adopter cette pratique: nombreux sont les cas d'étrangers
européens (Suédois ou Grecs par exemple), ayant russifié leurs noms
afin de mieux s'intégrer dans la société russe. Dans le cas d'Elaïev,
l'étude des archives de la marine russe du début du 18e siècle n'avait
pas révélé la présence de Noirs. C'est en lisant les oukases impériaux
que le chercheur N. Télétova a découvert fortuitement la mention
"arapy" ou "nègres" devant les noms d'Elaïev, Touchekourin et Izes.
P. Seichi ou Elaïev, fut engagé capitaine dans la flotte russe en
1704. Il vécut à Pétersbourg, fut chef des galères, commanda en
1712 une flotte de 26 navires de ravitaillement à Vyborg. Le 11
octobre 1715, à l'expiration de son contrat, Petro Seichi quitta
la Russie.
On retrouve dans les archives russes de l'époque plusieurs éléments
d'information sur les Africains de la Cour. Ainsi, apprend-on que
tel ou tel enfant noir suit des cours de langue russe au monastère,
que dix roubles ont été dépensés pour l'achat d'un cafetan à un
autre enfant noir ou encore que lors d'une sortie de l'impératrice
Catherine, épouse de Pierre le grand, il y avait dans sa suite quatre
pages noirs habillés à l'indienne. A cette époque, il y avait un
jeune africain connu de tous à la Cour sous le nom d'Abraham Pétrov.
Pierre 1er l'avait adopté comme un fils et s'occupait personnellement
de son éducation.
C'est ce jeune arap (noir) qui marquera à lui tout seul une présence
africaine numériquement faible en Russie mais que le monde entier
est forcé de remarquer car le lien qu'il créa entre l'Afrique et
la Russie fut si puissant qu'aujourd'hui encore, il demeure le Noir
le plus populaire de Russie. Il fut l'un de ces rares africains
à qui l'occasion fut donnée de s'épanouir librement dans l'Europe
du XVIIIème siècle en tant qu'hommes à part entière. Et il prouva
que le génie ne connaissait pas les barrières artificielles créées
par les hommes en devenant l'une des personnalités les plus instruites
de son époque. Et comme pour prouver à l'humanité que le génie ne
se perdait pas, c'est l'un des descendants de ce grand homme qui
allait immortaliser au 19ème siècle cette présence africaine en
Russie que rien, pas même l'usure du temps, ne pourra effacer. Car
Pouchkine, le poète "au sang noir dans les veines blanches" (15)
est immortel.
Le rôle joué par le général africain de l'armée impériale russe
Abraham Hanibal et ses descendants (deux de ses fils furent généraux
d'armée, et la mère de Pouchkine, celle qu'on appelait dans les
milieux mondains de Pétersbourg, la "belle créole", était sa petite-fille)
dans le développement militaire, technique et littéraire d'une grande
nation européenne comme la Russie est considérable.
Note:
* Samardjitch R. donne la définition suivante au devshirme: "c'est
la levée des enfants chrétiens destinés à entrer dans l'administration
du sultan ou dans un régiment de la Porte. Impôt du sang". Voir
Samardjitch R.,1994.
Bibliographie: 1- "General History of Africa", volume V,
UNESCO, 1992, p.129. 2- "Mercure de France", N° de juin 1717, p.95.
3- Samardjitch, Radovan, (1994), "Mehmed Sokolovitch -le destin
d'un grand-vizir", Lausanne, L'âge d'Homme. 4- Vegner, M., (1937),
"Predki Puskina", Moscou, Sovietski Pisatiel. 5- Télétova, Nathalia,
(1981), "Zabytye rodstvennye sviazi A.S.Puskina", Léningrad, Nauka,
p.132. 6- Ibid. p.132. 7- Grunwald, Constantin de, (1953), "La Russie
de Pierre le Grand", Paris, Hachette, p.153. 8- Anoutchine, D.,
(1899), "A.S.Puskin -Antropologiceski eskis", Moscou, Moskovskie
Vedomosti. 9- Archives de la marine, (1885), Ière partie, Saint-Pétersbourg,
p.334. 10- Anoutchine, idem. 11- Historical Archives, (1992), N°1,
Moscou, p.182-188: -compte rendu de l'interrogatoire de l'employé
serbe du commerçant Ragouzinski à son retour de Constantinople avec
trois enfants nègres en novembre 1704 (copie du texte original).
12-Ibid., -lettre de Savva Ragouzinski à Golovine, chef du prikaze
(département ministériel) des ambassadeurs, juillet 1704. 13- Anoutchine,
D. (1899), idem. 14- Télétova, 1981, p.133. 15- Tsvétaeva, Marina,
(1987), "Mon Pouchkine", Paris, Clémence Hiver.
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