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LA TRAITE DES NOIRS EN DIRECTION DE LA RUSSIE (suite et fin)
par Dieudonné Gnamamankou
in La Chaîne et le lien, Doudou DIENE, (éd.), Paris, Editions Unesco, 1998

Les Africains en Russie au début du XVIIIe siècle

Du 18e à la fin de la première moitié du XIXe s. le nombre de Noirs en Russie est plus important. Il est cependant impossible de donner des chiffres, aucune recherche approfondie n'ayant jamais été faite sur ce sujet. Mais l'on peut suivre à la trace durant tout le 18e siècle et au 19e siècle, la présence d'Africains en Russie. L'étude des récits des événements de la Cour impériale russe montre que les empereurs russes avaient parfois à leur suite de 10 à 25 pages noirs. L'iconographie russe de l'époque apporte également de nombreux témoignages. A leur arrivée en Russie, on leur enseignait la langue russe dans les monastères. Certains de ces pages devenaient à l'âge adulte des soldats, notamment des tambours de régiment.

En ce qui concerne le premier quart du 18e siècle, plusieurs documents d'archives révèlent une nouvelle provenance des Africains de la Cour russe: l'Empire ottoman. La série de documents la mieux étudiée par les auteurs russes est celle relative à l'arrivée de trois enfants africains à Moscou en novembre 1704. Ces lettres et rapports officiels permettent de faire la lumière sur le trafic d'enfants noirs à Constantinople et de dresser la carte de la route des esclaves africains de la Turquie à la Russie. La route de l'esclave vers la Russie.

L'itinéraire le plus sûr à cette époque était le suivant: Empire ottoman- Valachie-Moldavie-Petite Russie-Moscou. Dans le cas mentionné plus haut, les enfants furent achetés à Constantinople dans la clandestinité. Apparemment, il était très dangereux de se procurer des esclaves à cette période (en 1704, Ahmed III prit le pouvoir suite à des troubles politiques) et les marchands dissimulaient les enfants pendant le trajet sur les territoires sous domination ottomane. Le parcours Constantinople-Iassy à la frontière entre la Valachie et la Moldavie était plein de dangers pour les trafiquants d'enfants noirs.

Les esclaves étaient convoyés avec beaucoup plus de sécurité à partir de la Valachie dont le seigneur était un allié du tsar russe. Les marchands avaient en leur possession des sauf-conduits délivrés par l'ambassadeur russe à Constantinople qui leur facilitaient le trajet (11). L'un des trois enfants décrits dans la lettre du marchand Savva Ragouzinski comme "très noirs et beaux", fut baptisé pendant le trajet sous le nom d'Abraham. Tout porte à croire que c'est bien cet enfant qui devint quelques décennies plus tard le célèbre général noir de l'armée impériale russe, Abraham Hanibal, et l'arrière grand-père d'un des plus grands écrivains de la littérature mondiale, Alexandre Pouchkine.

Dans les temps anciens, le terme servant en russe à désigner les Noirs était Ethiopien, un emprunt du grec. Mais aux 17-18e ss., c'est le mot Arap emprunt du turc, qui est utilisé. Il est l'équivalent de maure, mohr, mots qui à la même époque, étaient utilisés en français et en allemand pour désigner les Noirs ou les Africains (13). Il ne faut donc pas confondre le mot arap avec arabe. Il est important de souligner que des traducteurs du russe en français par exemple, ont déjà commis de telles erreurs qui dénaturent complètement le document original et attribuent une autre origine à des personnages négro-africains. Le mot russe arap peut être considéré comme l'équivalent de Habesh, employé en Asie pour nommer les Africains.

Déjà à la fin du 17e siècle, parmi les nains de la Cour russe, il y avait des Noirs. L'un d'eux était employé comme traducteur de textes grecs et latins en russe par le tsar Pierre 1er. A cette même période, les archives royales russes révèlent l'existence d'enfants africains à la Moscou. Ils sont pages à la Cour. Ainsi, sous le règne de Pierre 1er, il y avait deux catégories de Noirs en Russie: les enfants pages, victimes de la traite en direction de l'Empire ottoman et rachetés par des commerçants russes, et ceux provenant d'autres pays d'Europe d'une part; d'autre part, des soldats ou marins africains résidents dans d'autres pays européens et engagés sous contrat dans l'armée ou la flotte russe. L'un des Africains déjà mentionnés, Petro Seichi, avait été enregistré sous le nom russifié de Piter Elaïev, ce qui n'a pas facilité son identification. L'européanisation des noms africains brouille de nombreuses pistes de recherches. Mais il faut reconnaître que les Africains n'étaient pas les seuls à adopter cette pratique: nombreux sont les cas d'étrangers européens (Suédois ou Grecs par exemple), ayant russifié leurs noms afin de mieux s'intégrer dans la société russe. Dans le cas d'Elaïev, l'étude des archives de la marine russe du début du 18e siècle n'avait pas révélé la présence de Noirs. C'est en lisant les oukases impériaux que le chercheur N. Télétova a découvert fortuitement la mention "arapy" ou "nègres" devant les noms d'Elaïev, Touchekourin et Izes. P. Seichi ou Elaïev, fut engagé capitaine dans la flotte russe en 1704. Il vécut à Pétersbourg, fut chef des galères, commanda en 1712 une flotte de 26 navires de ravitaillement à Vyborg. Le 11 octobre 1715, à l'expiration de son contrat, Petro Seichi quitta la Russie.

On retrouve dans les archives russes de l'époque plusieurs éléments d'information sur les Africains de la Cour. Ainsi, apprend-on que tel ou tel enfant noir suit des cours de langue russe au monastère, que dix roubles ont été dépensés pour l'achat d'un cafetan à un autre enfant noir ou encore que lors d'une sortie de l'impératrice Catherine, épouse de Pierre le grand, il y avait dans sa suite quatre pages noirs habillés à l'indienne. A cette époque, il y avait un jeune africain connu de tous à la Cour sous le nom d'Abraham Pétrov. Pierre 1er l'avait adopté comme un fils et s'occupait personnellement de son éducation.

C'est ce jeune arap (noir) qui marquera à lui tout seul une présence africaine numériquement faible en Russie mais que le monde entier est forcé de remarquer car le lien qu'il créa entre l'Afrique et la Russie fut si puissant qu'aujourd'hui encore, il demeure le Noir le plus populaire de Russie. Il fut l'un de ces rares africains à qui l'occasion fut donnée de s'épanouir librement dans l'Europe du XVIIIème siècle en tant qu'hommes à part entière. Et il prouva que le génie ne connaissait pas les barrières artificielles créées par les hommes en devenant l'une des personnalités les plus instruites de son époque. Et comme pour prouver à l'humanité que le génie ne se perdait pas, c'est l'un des descendants de ce grand homme qui allait immortaliser au 19ème siècle cette présence africaine en Russie que rien, pas même l'usure du temps, ne pourra effacer. Car Pouchkine, le poète "au sang noir dans les veines blanches" (15) est immortel.

Le rôle joué par le général africain de l'armée impériale russe Abraham Hanibal et ses descendants (deux de ses fils furent généraux d'armée, et la mère de Pouchkine, celle qu'on appelait dans les milieux mondains de Pétersbourg, la "belle créole", était sa petite-fille) dans le développement militaire, technique et littéraire d'une grande nation européenne comme la Russie est considérable.

Note:
* Samardjitch R. donne la définition suivante au devshirme: "c'est la levée des enfants chrétiens destinés à entrer dans l'administration du sultan ou dans un régiment de la Porte. Impôt du sang". Voir Samardjitch R.,1994.

Bibliographie: 1- "General History of Africa", volume V, UNESCO, 1992, p.129. 2- "Mercure de France", N° de juin 1717, p.95. 3- Samardjitch, Radovan, (1994), "Mehmed Sokolovitch -le destin d'un grand-vizir", Lausanne, L'âge d'Homme. 4- Vegner, M., (1937), "Predki Puskina", Moscou, Sovietski Pisatiel. 5- Télétova, Nathalia, (1981), "Zabytye rodstvennye sviazi A.S.Puskina", Léningrad, Nauka, p.132. 6- Ibid. p.132. 7- Grunwald, Constantin de, (1953), "La Russie de Pierre le Grand", Paris, Hachette, p.153. 8- Anoutchine, D., (1899), "A.S.Puskin -Antropologiceski eskis", Moscou, Moskovskie Vedomosti. 9- Archives de la marine, (1885), Ière partie, Saint-Pétersbourg, p.334. 10- Anoutchine, idem. 11- Historical Archives, (1992), N°1, Moscou, p.182-188: -compte rendu de l'interrogatoire de l'employé serbe du commerçant Ragouzinski à son retour de Constantinople avec trois enfants nègres en novembre 1704 (copie du texte original). 12-Ibid., -lettre de Savva Ragouzinski à Golovine, chef du prikaze (département ministériel) des ambassadeurs, juillet 1704. 13- Anoutchine, D. (1899), idem. 14- Télétova, 1981, p.133. 15- Tsvétaeva, Marina, (1987), "Mon Pouchkine", Paris, Clémence Hiver.

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