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Introduction
Ce
sujet a été peu étudié jusqu'à nos jours. Dans le volume V de l'Histoire
Générale de l'Afrique publiée par l'UNESCO, le professeur Joseph
Harris soulève la question dans le chapitre consacré à la diaspora
africaine dans le nouveau et l'ancien mondes(1). Il précise que
"de sérieuses recherches en Turquie et dans ses environs sur les
principaux entrepôts d'esclaves en provenance de Tripoli et Benghazi
sont particulièrement indispensables". Puis, il donne en exemple
le trafic d'enfants africains de la Turquie vers la Russie à la
fin du XVIIe siècle. Il cite également le cas le plus célèbre de
ce trafic: un des enfants africains victimes de cette traite (Ibrahim
ou Abraham Hanibal) devint l'arrière grand-père du plus grand écrivain
russe, Alexandre Pouchkine. La question qui se pose est donc de
savoir l'étendue, les raisons et l'impact de ce trafic, de même
que la route empruntée par les acheteurs d'esclaves à Constantinople
pour se rendre à Moscou.
Intrigué par le destin d'Abraham Hanibal qui est un personnage très
connu dans l'histoire militaire russe et qui est même l'Africain
le plus célèbre de Russie, nous avons entrepris des recherches sur
cette présence africaine en Russie au début du XVIIIe puis au XIXe
siècle.
Du XVIIIe au XXe ss., A. Hanibal est à l'origine de l'intérêt populaire
des Russes pour l'Afrique. Bien entendu, Pouchkine y fut pour beaucoup
dans la popularité de celui que les Russes appellent encore de nos
jours "Le Nègre de Pierre le Grand", expression ayant servi au grand
écrivain russe à désigner son ancêtre africain dans un roman inachevé
écrit en 1827. Quelques éléments sur les circonstances de l'exil
forcé de quelques enfants noirs de la Turquie vers la Russie devraient
permettre d'éclairer sous un nouveau jour la question de la traite
d'enfants africains entre ces deux pays. Il existe quelques documents
d'archives sur ce sujet.
Les
Africains dans l'Empire ottoman
Les douanes ottomanes recensaient sur des registres les esclaves qui
entraient dans l'Empire. Ces documents, qui existent toujours, se
trouvent dans les archives ottomanes d'Istanboul. Elles sont pour
la plupart encore inexploitées car rares sont les spécialistes y compris
en Turquie, qui parlent l'ancienne langue ottomane. Leur étude systématique
devrait permettre d'avoir une idée précise du nombre d'Africains victimes
de ce trafic.
Les esclaves africains qui étaient emmenés dans l'Empire ottoman,
subissaient le même sort que les esclaves européens en provenance
des territoires d'Europe (Bulgarie, Macédoine, Albanie, Bosnie, Grèce...)
sous domination ottomane. Le trafic concernait en majorité des jeunes
garçons et filles de huit à quinze ans en moyenne. Le sort réservé
aux jeunes filles était généralement le même que dans les pays arabes:
pour les plus belles, devenir des concubines dans les harems du sultan
et des puissants de la Cour, ou pour les autres, des servantes dans
les riches familles de l'empire. Quant aux garçons, ils devenaient
pages, soldats, eunuques, de simples domestiques, ou une main d'oeuvre
servile employée dans diverses provinces ottomanes.
C'est ainsi que l'armée ottomane a compté à une certaine époque dans
ses rangs des milliers de soldats africains. Un document intéressant,
publié en 1717 en France, fait état de cette présence africaine dans
les troupes ottomanes levées la même année pour "servir contre S.M.I.
en Hongrie et contre les Vénitiens consistant en cavalerie et infanterie,
tant de l'Orient, de l'Occident, du Midi que du Septentrion" (2).
La composante pluriethnique de l'armée ottomane est très éloquente.
On y trouve aux côtés des Arméniens, Valaches, Persans, Assyriens,
Macédoniens et aussi Brésiliens, des Africains (Egyptiens, Ethiopiens
et d'autres nationalités):
1) Dans la première armée ottomane, celle envoyée en 1717 en Hongrie,
on dénombre: a) dans la cavalerie, sur un total de 105000 hommes -10000
Affricains (le document que nous citons met à part les Affricains*,
les Etyopiens* et les Egyptiens,<*orthographe de l'original>) -4000
Etyopiens -10000 Egyptiens -4000 Brésiliens soit 24000 hommes originaires
du continent africain (l'origine nationale des Brésiliens n'étant
pas donnée, ils ne sont pas inclus dans ce total). b) dans l'infanterie,
sur un total de 251000 hommes, -20000 Affricains -16000 Etyopiens
-4000 Egyptiens -15000 Brésiliens soit 40000 fils d'Afrique.
2) Dans la seconde armée ottomane, déployée la même année contre les
Vénitiens, il y avait: a) dans l'infanterie, sur un total de 62000,
-6000 Affricains -5000 Etyopiens -7000 Egyptiens -6000 Brésiliens
soit 18000 Africains. b) dans l'infanterie, sur un total de 116100,
-1000 Africains -2000 Etyopiens -18000 Egyptiens -1000 Brésiliens
soit 21000 Africains.
Par ailleurs, de nombreuses preuves existent sur une présence négro-africaine
dans diverses structures de l'Etat ottoman, en particulier, entre
le XVIe et le XVIIIe siècles. Les sultans ottomans faisaient venir
d'Afrique, surtout d'Ethiopie et de la région du lac Tchad, des eunuques
et des enfants destinés à être employés à divers degrés de l'administration
ottomane.
Il est établi que les premiers eunuques noirs employés au palais du
sultan ottoman remontent au XVe siècle, à partir de 1485. En 1587,
l'un d'entre eux prit le devant de la scène et devint le grand eunuque,
c'est-à-dire, le chef des eunuques noirs et blancs. Son autorité était
grande: le Kizlar Agasi, ou chef des eunuques, avait le rang de pacha,
était le commandant des hallebardiers (baltadji) du palais, le supérieur
hiérarchique de nombreux hauts fonctionnaires ottomans y compris du
surintendant du Trésor. Il était également une haute autorité religieuse
de l'empire: intendant des mosquées impériales et des fondations pieuses
de la Mecque et de Médine. Lui seul pouvait parler au sultan à toute
heure du jour et de la nuit. A sa retraite, le grand eunuque menait
une existence dorée en Egypte (3).
A notre connaissance, aucune étude n'a été faite sur l'impact exercé
par des Africains aussi influents dans l'administration ottomane.
Le professeur Radovan Samardjitch, éminent historien serbe, a publié
récemment un livre remarquable sur le rôle politique joué au XVIe
siècle par un "petit berger de Bosnie", victime du devshirme*, et
qui devint grand vizir de l'empire ottoman sous le nom de Mehmed Pacha(4).
Il serait aussi intéressant d'étudier l'empreinte laissée par ces
grands eunuques africains qui ont exercé ces hautes fonctions pendant
plusieurs siècles d'autant plus que le Kizlar Aghasi était "l'homme
le plus craint de tout l'Empire ottoman".
Par ailleurs, le lien affectif entre ces "exilés" et leur mère patrie,
l'Afrique, n'était jamais rompu. Il suffit de visiter à Istanboul,
par exemple, dans les palais des sultans ottomans, les anciens appartements
des eunuques noirs (le bâtiment abritait 600 d'entre eux), pour découvrir
que les murs de certaines chambres étaient couverts de paysages africains(5).
L'Afrique était donc toujours présente dans la mémoire de ces "exilés"
d'un tout autre genre.
Il existait des marchés d'esclaves dans plusieurs villes de l'Empire
ottoman. Le commerce d'esclaves était une activité très prospère.
D'où un trafic d'esclaves à Constantinople en direction d'autres pays
européens, la Russie par exemple. Des enfants africains étaient rachetés
sur les marchés ottomans par les marchands russes qui les ramenaient
en Russie. Les recherches que nous avons effectuées sur ce sujet couvrent
uniquement la période touchant la fin du 17ème siècle et le premier
quart du 18ème siècle, c'est-à-dire, le règne de l'empereur russe
Pierre le grand.
Il
faudrait tout d'abord souligner que les proportions de ce trafic
étaient très faibles. Les principales victimes africaines de ce
trafic étaient des enfants. Ils étaient destinés à être des pages
à la Cour impériale russe. Les auteurs russes ayant écrit sur la
question estiment que les tsars ne firent qu'imiter les autres Cours
européennes qui avaient fait de la présence de pages noirs dans
leurs palais une mode d'époque(6). Selon toute vraisemblance, l'arrivée
des premiers enfants africains à la Cour russe remonte à la fin
du dix-septième siècle. Quelle était la provenance de ces premiers
Noirs?
Selon deux documents d'archives: -une correspondance datant de 1698
entre le général Lefort, employé à la Cour russe, et le tsar Pierre
1er, alors en voyage à Londres (deux lettres) -le rapport de l'amiral
Apraxine datant de 1699 et mentionnant un enfant noir en provenance
de l'Angleterre, on peut dire que Londres était la première provenance
des enfants noirs de la Cour russe avant 1700.
Dans le premier document, Lefort dans un mauvais russe écrit en
latin, écrivait: "Poujalest nie zabouvat coupit arabi"(7). Ce qui
signifie, "N'oubliez pas d'acheter les Nègres". Dans sa seconde
lettre écrite un mois plus tard, il rappela sa première demande
au tsar dans les termes suivants: "Scholo biou, milos twoia, schto
ti iswolis arapof dosetats" (8), ce qui peut être traduit ainsi:
"Je soumets cette requête à ta bonne grâce, aie l'obligeance d'acheter
les Nègres." Lefort envoya ces deux lettres à Pierre 1er durant
son séjour à Londres. A propos de ce même voyage du tsar en Europe
de l'Ouest, on peut lire dans le livre de C. de Grunwald, "La Russie
de Pierre le Grand", que le tsar y avait acheté "deux petits nègres"
(9).
Le second document date de l'année suivante, 1699. Il certifie "l'envoi
d'un enfant noir du nom de Kaptiner de la terre d'Angleterre" (10).
Trois autres Africains, des adultes ceux-là, avaient été non pas
achetés mais recrutés à Amsterdam par le même Lefort au cours de
ce voyage. Ils s'appelaient Ian Touchekourin, Thomas Izes, et Petro
Seichi. Le premier était peintre dans la marine: il peignait les
navires en construction. Le second était constructeur de vaisseaux:
il a participé entre autres à la construction des bateaux "Etoile"
et "Loukas" dans les années 1703-1705. Quant au troisième, il fut
employé quelques années dans la flotte, puis fut engagé comme officier
de marine(9).
Au vu de ces documents, on peut dire que quelques Africains ont
emmenés non seulement d'Angleterre mais aussi de Hollande dans les
dernières années du 17ème siècle en Russie. Les archives russes
mentionnent également la présence d'un Noir dans la maison du boyard
Matvéev (10). A la fin du 17e s. en Russie, il y avait donc des
Africains en nombre très faible, il est vrai, à la Cour de Moscou
mais aussi dans certaines familles de très haute noblesse.
Fin de l'article 
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