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CLAUDE RIBBE

"LES DUMAS SONT DES AFRICAINS DONT LA FRANCE DOIT ETRE FIERE! "


Claude Ribbe

Interview réalisée par Dieudonné Gnammankou

1)DG : Alexandre Dumas, l’écrivain français le plus lu au monde, vient d’être transféré au Panthéon 132 ans après sa mort. Comment expliquer que la majorité des Français ignorait jusqu’au 30 novembre 2002 que l’auteur des Trois mousquetaires était d’origine africaine et haïtienne ? Et pouvez-vous nous dire plus sur le métissage de Dumas ?

Claude Ribbe

Alexandre Dumas est l’auteur français le plus lu dans le monde, le plus adapté à l’écran avec des centaines de films inspirés de ses romans, l’imaginaire de six générations de Français a été nourri par les héros des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte Cristo. Pourtant, bien étrangement, malgré la parution, depuis une trentaine d’années, de plusieurs biographies et études critiques ayant permis à Dumas, longtemps relégué au rang de feuilletoniste populaire, de figurer enfin parmi les grands auteurs littéraires (ce qui préfigurait l’entrée de ses cendres au Panthéon), personne ne s’était intéressé à ses origines africaines. On préférait évoquer la partie normande et « aristocratique » de son ascendance. Nul doute qu’ il s’agisse là des effets d’un préjugé tenace selon lequel il est inconcevable pour un Européen, et particulièrement un Français, qu’un Africain ou un descendant d’Africain puisse  exceller dans une activité intellectuelle. D’ailleurs, la plupart des biographes d’Alexandre Dumas utilisent souvent des poncifs racistes dès qu’il s’agit d’aborder ce sujet. On s’apitoie sur la condition d’esclave de Césette, la grand-mère d’Alexandre, tout  en évoquant le « sang noir » ou le « tempérament créole » de son illustre petit-fils, couramment désigné selon les règles de la terminologie négrière du XIXe siècle -« mulâtre », « quarteron »- qui servait à évaluer la part africaine, forcément infâmante, qu’étaient censés porter les descendants d’esclaves.

Dans tous les cas, on se garde bien de préciser que, selon le Code noir établi par Louis XIV en 1685, les descendants de femmes esclaves étaient eux-mêmes esclaves, le père d’Alexandre Dumas avait dû naître lui aussi esclave. Il est tout aussi difficile d’admettre que lors de son arrivée en France en 1776, il était en quelque sorte un « sans-papiers » puisqu’il n’avait pas été régulièrement affranchi. Quant au lieu de sa naissance, peu de Français savent que la république d’Haïti était une colonie française jusqu’à la fin de 1803. Les manuels scolaires n’en soufflent mot. L’historiographie étant donc aussi silencieuse sur les origines des Dumas que sur son histoire coloniale,  comment s’étonner de l’émotion provoquée par mon intervention au Sénat, le 30 novembre 2002, quand j’ai soulevé un coin du voile en disant haut et fort qu’il était temps d’admettre que les Dumas étaient des Africains et que la France devait en être fière ? En effet, Césette, la grand-mère de l’écrivain -esclave à la peau  brune- est vraisemblablement née en Afrique (Yoruba pour les uns, Fang selon les autres) et l’origine du nom «Dumas» pourrait  bien être africaine. Ces racines étaient encore très visibles chez le général Dumas, père de l’écrivain qui eut lui-même à subir, dès sa jeunesse, toutes les avanies que la France réservait -et réserve parfois encore- aux Africains comme à leurs descendants.

2)DG : Votre excellente biographie du père d’Alexandre Dumas nous fait découvrir qu’il était un général célèbre en France et en Europe au 18e siècle. Nous savons que son fils fut un des plus brillants esprits de son époque, et que son petit-fils fut aussi un écrivain célèbre. Dites-nous quels ont été les apports des trois Dumas à l’histoire militaire, politique, littéraire et culturelle de la France des 18e et 19e siècles ?

L’apport  du général Dumas à l’histoire militaire et même politique de la Révolution française est capital. L’écrivain Anatole France, grand connaisseur de cette période, fut le seul à le dire avant moi. Premier Africain à devenir général de l’armée française, Dumas ouvrit à l’armée des Alpes, qu’ il commandait en 1794, les portes de l’Italie en s’emparant, dans des conditions très audacieuses, des cols du Mont-Cenis et du Petit-Saint-Bernard, tenus par les Austro-Piémontais ;  la même année, nommé à l’armée de l’Ouest, il épargna la vie de milliers de civils et contribua à mettre un terme aux massacres de Vendée, qu’il dénonça vigoureusement en donnant une démission spectaculaire. En 1795, il contribua à sauver la République, menacée par la réaction royaliste. Son courage pendant la campagne d’Italie de 1797 contre les Autrichiens contribua à précipiter la signature du traité de paix de Campo-Formio et fit entrer le général dans la légende. Aux portes de l’Autriche, sur le pont de Brixen, il se battit à un contre cent , galvanisa ses hommes par sa bravoure et suscita l’admiration (mais aussi la jalousie) de Bonaparte. Commandant en chef de la cavalerie d’Orient, il participa, non sans états d’âme, à la campagne d’Egypte. Bref, la République française lui doit beaucoup. Autant, au moins, qu’à un Lazare Carnot, par exemple, dont tant de rues de France portent le nom. Or Lazare Carnot était tranquillement installé dans son bureau des Tuileries tandis que Dumas versait son sang dans la neige des Alpes.

Le fils du général, Alexandre Dumas II, dont on dirait aujourd’hui que c’est un écrivain « black », a illustré mieux que quiconque la langue et la culture françaises. Il sut toucher le plus large public sans jamais renoncer à son souci d’exigence littéraire. C’est l’un des auteurs les plus originaux de l’histoire de l’humanité.

Le petit-fils du général, Alexandre Dumas III, écrivain lui aussi, connut une gloire éclatante de son vivant mais son œuvre reste à redécouvrir. Chacun se souvient cependant de sa pièce majeure, La dame aux Camélias, qui fut à l’origine d’un véritable mythe et inspira tant l’opéra que le cinéma.

On peut donc dire sans exagération que, sans les Dumas, la France ne serait pas tout-à-fait ce qu’elle est. Peu de familles ont autant compté dans l’histoire de ce pays.

3)DG : L’histoire des Dumas témoigne d’une réussite sociale exemplaire de Français d’origine africaine et caribéenne que pourraient leur envier des Français ayant les mêmes origines dans la France de 2003. Mais votre livre révèle aussi que vers la fin du 18e siècle, une législation raciste antinoirs apparaît qui fait que la naissance du bébé Alexandre Dumas aurait dû ne pas avoir lieu aux termes de la loi…

Rappeler les origines des Dumas, c’est rappeler aussi que la France s’est construite grâce à la colonie de Saint-Domingue qui, à la veille de la Révolution, faisait vivre un Métropolitain sur huit et assurait l’excédent du commerce extérieur. Ce système reposait sur l’esclavage et la déportation massive de centaines de milliers d’Africains. La mère du général Dumas fut de ceux-là et chacun s’accorde à dire qu’elle accomplit le « passage du milieu » au cours de la première moitié du XVIIIe siècle pour être vendue à son arrivée à Saint-Domingue. Les esclaves de cette colonie se soulevèrent pendant l’été de 1791 et, bientôt, se donnèrent un chef : Toussaint-Louverture. Arrêté et déporté en France en 1802 par Bonaparte, qui le fit mourir dans une citadelle du Jura (le fort de Joux), Toussaint ne sut jamais que ses frères d’armes allaient finalement avoir raison de la gigantesque expédition française lancée contre eux et proclameraient l’indépendance au début de 1804, la colonie française de Saint-Domingue devenant alors la république d’Haïti (l’ancien nom indien de l’île). Cinq cent mille esclaves révoltés avaient conquis leur liberté, les armes à la main. Bonaparte la fit payer cher aux Africains de France, dont le général Dumas et son fils. A la mort du héros en 1806 (privé de  la solde et des récompenses auxquelles il avait droit) le petit Alexandre Dumas se vit refuser l’entrée dans un collège. Il souffrit toute sa vie durant de l’injustice faite à son père (mort de chagrin). Il le vengea par la gloire littéraire qu’il obtint à travers des romans inoubliables dont on s’apercevra un jour que le général Dumas en est le modèle secret. D’Artagnan, c’est lui. Edmond Dantès, c’est encore lui. Je crois avoir démontré tout cela dans mon livre. Quel exemple pour les Africains et les Antillais d’aujourd’hui ! Quelle leçon pour ceux qui les rejettent au nom de ce qu’ils croient être l’identité française !

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