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Koum-Koum
Extrait de LES RECITS DE LA SAVANE, recueil de contes inédits
écrits par
Eugène EBODE

A Anne-Florence et à Serge Bessomo Eloumou...
A vous, qui avez su reproduire ces claquements de tambour qui ouvraient, jadis, le cycle des effervescences…

Koum-Koum

" Vous autres jeunes, je sais que vous ne rêvez que de partir. Partir… Parce que notre terre ne vaut plus rien ou parce qu'elle vous inspire une moindre confiance ? Dites la vérité !"
" Grand-père, nous, on ne partira pas, on est bien avec toi ", crièrent les enfants.
" Oui mais quand je serai devenu sourd et muet, quand mes esprits se seront éteints, précédant ma propre fin, vous vous détournerez de ce village et de moi."
" Jamais une chose aussi affreuse n'arrivera. Tu dis cela, grand-père Boni, pour nous faire peur. Tu vivras comme vivent les baobabs : toujours."
" Mais grand-père, protesta un adolescent, les gens qui sont partis ont vu de beaux pays, ils n'ont pas envie de revenir à cause de cette beauté-là. "

" Ah, bon ! fit grand-père, songeur. Les choses ne se passent pas toujours ainsi. Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai été à Leboudi. Connaissez-vous Leboudi ?"

" Bien sûr ! C'est le village des papayes. ", répondit la voix d'une gamine.
" Parfait. Savez-vous qui est à l'origine de cette renommée ? Gassam ! Ce Gassam qui avait quitté le village pour aller chercher fortune ailleurs. Et il en était revenu, les poches vides, mais des idées plein la tête. Voici ce qui s'est passé lors de la dernière fête des fameuses papayes de Leboudi… J'y étais.


Elle s'est ouverte cette fois-ci sous un ciel de traîne. Un chapiteau avait été dressé dans la cour du village et il avait été recouvert de vieilles bâches par les trois personnes qui, pieusement, en assuraient l'entretien et la mise en place. Elles s'occupaient des opérations de montage et de démontage de la structure qui permettait de protéger la fête de la pluie. On comptait donc beaucoup sur ces trois hommes d'autant plus qu'il n'y avait plus à Leboudi un seul initié qui fût capable, comme jadis, de chasser les nuages roulant de gros yeux gris et menaçants dans le ciel du village. La décision d'installer un abri sous l'arbre à palabres avait suscité, au début, des discussions enflammées. Mais la contestation avait fait long feu car le chapiteau convenait à tout le monde. On avait enfin admis qu'il ne suffisait plus de faire une confiance aveugle aux éléments si on voulait avoir une fête tranquille.
Gassam, l'organisateur de cet étonnant rendez-vous, l'avait dit : " Aucun détail ne doit être négligé et il est hors de question de prendre le risque de faire patauger les visiteurs dans la boue durant la fête de la papaye. Son excellence monsieur le ministre des cacahuètes sera là ! ".
La place du village avait été balayée et blanchie à la chaux. Chacun reconnaissait qu'il était devenu urgent de bien réfléchir à la présentation des papayes, ainsi qu'au cadre dans lequel la foule viendrait les admirer et les acheter.

Dans tout le pays, le Nkul répandait, depuis l'aube, les roulements qui invitaient aux réjouissances. Les femmes, habillées de somptueux pagnes multicolores, dansaient et lançaient en cadence les formules de bienvenue aux visiteurs qui se pressaient vers le chapiteau. Les fillettes, aux tresses admirables et aux cauris retombant sur leurs cous graciles, secouaient les plumeaux et les rameaux sous le nez chatouilleux des arrivants. Les balafons eux-mêmes, pendant tout ce temps, balafonaient comme si c'était le diable en personne qui leur tapait dessus.

Disons-le tout de suite, il y avait déjà bien longtemps que le dernier des illustres pluviateurs, le regretté Gargadoua, initié à la magie ancestrale, avait rejoint l'éternité. Vous le savez, il avait le don de faire tomber la pluie et celui de la repousser en dehors des frontières du village lorsqu'elle n'était pas désirée. Pendant la fête de la papaye, on attendait le soleil. Rien que le soleil ! Tout le soleil !

Cette nouvelle fête de la papaye avait été imaginée par Gassam. Qui était-il ? Ah, j'ai oublié de vous le dire… Qui veut une banane ?
" Moi, moi, et moi… " crièrent plusieurs voix.
Grand-père Boni distribua les banane-plantains. Mûres et grillées au feu de bois, elles étaient succulentes !

"L'histoire de Gassam est la suivante, reprit grand-père. Fatigué de tourner en rond en Europe, Gassam s'était demandé : au lieu de moisir ici, n'est-il pas plus sage de rentrer au village pour y cultiver les champs laissés en friches par les grands-parents à bout de force ? Ses amis lui avaient déconseillé de faire "la marche arrière." Mais il avait eu le courage de revenir. A Leboudi, son village natal, on l'avait accueilli froidement. Il avait exposé son envie de cultiver les papayes. En regardant ses fines mains, ses beaux vêtements, on avait ri sous cape. " Lui, cultivateur ? Dans un mois, il nous chantera autre chose. " Plusieurs mois s'étaient écoulés et Gassam restait déterminé à créer un événement à l'occasion des prochaines récoltes. Il avait mobilisé les siens. Il travaillait dans les champs et ses mains devenaient aussi calleuses que celles des villageois. Mais à Leboudi, on restait sceptique et méfiant sur ses qualités.
" Il se prend pour qui ? La papaye a-t-elle besoin d'une fête ? ", s'emportaient les grincheux. Contre toute attente, la première manifestation emporta un tel succès qu'elle s'imposa comme la reine des festivités du département. Devant la réussite de Gassam, on s'était demandé comment une idée aussi simple n'avait pas été proposée et exploitée beaucoup plutôt. A ceux qui louaient son ingéniosité, il disait : " La fête redonnera la vie au village. " Quand il s'adressait aux gens de la capitale, son message ne variait jamais : " Ce rendez-vous sera la ronde nouvelle où chacun viendra esquisser son pas de danse. "

On assista alors à un drôle de phénomène : ceux qui avaient quitté Leboudi et qui croupissaient dans les faubourgs d'Ongola, la capitale, revinrent au village. Ils s'activaient dans les champs, travaillaient comme ils ne l'avaient jamais fait au cours de leur existence. Puis, comme Gassam se plaignait de la lenteur du chef du village à recevoir les personnalités et à mieux organiser la vente des produits, un conseil des Anciens, prestement mis sur pied, menaça le vieil ivrogne de destitution. Comme Gassam n'était pas satisfait de cette réunion, on en convoqua une autre au cours de laquelle le vieux chef fut purement et simplement limogé. Après tout, ce n'était qu'un vaurien qui passait ses journées à boire du vin de palme, un chasse-mouches entre les jambes, et un cure-dent dans la bouche. On porta alors le jeune Gassam, le fondateur de la fête de la papaye, à la chefferie de Leboudi.

En quelques années Leboudi redevint un lieu de rencontres et d'activités, une ruche enfin bourdonnante par la grâce de la papaye. On venait de plusieurs régions du pays, en voitures ou en tirant de lourdes charrettes, pour prendre part au rendez-vous de Leboudi où, pendant la dernière quinzaine de juillet, la fête de la papaye battait son plein.

Cette année-là, le ciel étant incertain, Koum-Koum, le neveu du nouveau chef du village, voulut enfiler ses vêtements usés pour ne pas prendre le risque de salir les habits neufs que son oncle lui avait achetés. Il mit son vieux pantalon en jeans et des baskets trouées pour aller tenir son stand habituel. Au moment de sortir de sa case, en ce jour inaugural des festivités, il se ravisa. " Non, se dit-il, oncle Gassam sera furieux. Aujourd'hui, un homme important, descendu de la capitale, vient nous voir. Alors… " Alors, Koum-koum retourna dans sa case et choisit les vêtements du dimanche. Ceux qui, selon Gassam, rassureraient le chaland. " Comprends bien, arguait-il, que les clients sont influencés dans leurs achats autant par la qualité des produits que par la tenue du vendeur. C'est ce qu'on apprend dans les bonnes écoles de commerce en Europe. Vous ici, vous faites du commerce avec des airs de mendiants ; ça ne marche plus ! "
Le temps s'assombrit encore et un éclair cisailla le ciel. Mais Koum-koum vêtu d'un boubou traditionnel aux broderies criardes, rabattit les pans de son vêtement sur ses larges épaules. Il avait incontestablement une meilleure mine. Sifflotant, il se hâta vers le chapiteau, après avoir posé une chéchia rouge sur son crâne.
" Comme ça, se dit-il, tonton sera content de moi ! "

Dehors, des nuages noirs traversaient le ciel et des gouttes de pluie commençaient à tomber. Mais Koum-koum sifflotait, indifférent aux mouvements des jeunes danseuses qu'on avait placées au centre de la place du village et qui saluaient, par des exclamations et des cris, l'arrivée des visiteurs et des exposants. Empruntant subitement une démarche un peu guindée, Koum-koum arriva tout excité à son stand.
Pour se différencier des autres vendeurs, il recouvrit sa table d'une nappe colorée avant d'y placer ses papayes. Puis, redressant dans un geste mécanique les pans de son boubou, il attendit le premier client.
Le public commençait à venir. Il entrait en courant sous le chapiteau pour échapper aux averses de pluie. Koum-koum, un peu rêveur, se trouva bientôt nez à nez avec une jeune femme blanche.
- Moi, c'est Koum-koum, fit-il d'une traite, quand il prit enfin conscience de sa présence. Je suis le meilleur papayeur de la région ! Et vous ?
- Lisa, répondit sobrement la jeune fille. C'est quoi un papayeur ?
- Un fabricant de papayes, voyons !
Il fronça les sourcils. A vrai dire il n'était surpris de voir une Européenne en face de lui, car on avait maintenant l'habitude, à Leboudi, de croiser des touristes occidentaux. Ce qui le troublait, c'était le ton de la jeune femme, l'assurance dont elle faisait montre, comme si rien n'était capable de l'émouvoir. Et voilà qu'elle osait même poser un regard dubitatif sur les papayes du jeune homme. Qu'est-ce qui trottait donc dans sa jolie petite tête ? pensa Koum-koum. Il avait la réputation de ne jamais s'embarrasser de formules de politesse et, sans détour, il fonça sur la cliente :
- Je le redis une fois, mais pas deux, ces papayes sont les meilleures de la terre ! Prenez-en autant que vous voulez et ne perdons pas de temps !
- Attendez, je n'ai encore rien dit ! Murmura la cliente en esquissant un sourire goguenard.
- Justement, vous n'aurez le droit de dire quelque chose que lorsque vous aurez goûté à mes papayes ! Les plus délicieuses de la terre ! Elles font danser les têtes, elles font danser les jambes ! Mes papayes ne font jamais mal au ventre des étrangers !
- Vous allez vite en besogne, vous ! Je ne fais jamais que ce que j'ai envie de faire. Objecta la jeune fille.
- Quoi ? Que faites-vous alors ici ? Si c'est pour que je gaspille ma salive, circulez ! Rugit Koum-koum.
- Je viens voir, simplement voir ce qui se passe. J'ai le droit, non ? On peut regarder ?
- Regarder ? Non, merci ! Une papaye n'est pas un miroir. Moi, j'ai travaillé la terre, j'ai creusé le sol et j'ai bichonné les papayers. Ma papaye est faite pour renverser le goûteur de plaisir. Goûtez donc !
- Me forcez pas la main, fit Lisa.

Un roulement de tonnerre se fit entendre. Grinçant des dents, Koum-koum dit :
- Ah, on traîne les pieds ! Vous, passez votre chemin ! Je dois vendre ou alors, c'est tonton qui me criera dessus…
- Quoi ? Tonton ?
- Non, rien. Je n'ai rien dit.
- Je reviendrai peut-être, fit la jeune fille. Je vais admirer d'autres produits.
- Toutes les papayes ne se valent pas. Je vous le dis…
Avant qu'il ait terminé, Lisa avait tourné les talons. Elle regardait d'autres étals. Mais en elle, un tumulte intérieur avait pris naissance. Une sorte de lueur amusée flotta alors sur ses lèvres, mais à l'abri des regards de Koum-Koum. Les papayes, étendues sur les tables, se ressemblaient toutes. Elle huma l'odeur légère qui parfumait les allées de l'exposition, constatant au passage que certains fruits étaient plus longs et plus jaunes, mais d'autres, plus courts et d'un vert moins accentué, lui plaisaient davantage. Des papayes, recouvertes d'une fine poussière, donnaient l'impression d'avoir été cueillies le matin même. Lisa voulut les comparer à celles de Koum-koum, mais elle résista à l'idée de retourner vers le stand du jeune homme.
" Qu'il aille au diable avec ses prétentieuses papayes ! " Se dit-elle.

Le tonnerre se fit plus violent, et son roulement nerveux agressa les oreilles. Pendant ce temps, la foule qui avait envahi le chapiteau s'extasiait devant les belles papayes.
Gassam, suivi par le délégué du gouvernement, qui représentait le ministre des cacahuètes, souriait et serrait les mains. Un attroupement se forma aussitôt autour des deux hommes. Le monsieur du gouvernement, engoncé dans ses habits brodés d'or, transpirait comme un veau. Il était venu caresser les rondeurs des papayes. Il voulait donc s'arrêter à tous les stands, alors que Gassam ne brûlait que d'une envie : l'entraîner vers celui de son neveu Koum-koum. Mais il y avait maintenant trop de monde sous le chapiteau. La traversée était moins aisée, et le délégué, qui adorait serrer les mains, se cramponnait à celles qui se tendaient sur son passage. Soudain, une série de coups de tonnerre fit sursauter tout le monde. Quand Gassam, transpirant, arriva devant le stand où était censé se trouver Koum-koum, il constata que ce dernier n'était pas à sa place.
- Merde ! jura-t-il entre les dents.
Il fallait pourtant présenter Koum-koum au délégué et vanter son travail. Mais le stand était désert. Quant au délégué du gouvernement, ignorant les tourments de Gassam, il ne parvenait plus à avaler toutes les papayes qu'on lui fourrait généreusement dans la bouche. La meute de photographes qui l'entourait s'en donnait à coeur joie en faisant crépiter les flashes des appareils photo. Les éclairs qui retraversaient de nouveau le ciel de Leboudi, se confondaient avec les lumières des flashes. Et les vendeurs se précipitaient à tour de rôle devant l'homme du gouvernement et ils souriaient de toutes leurs dents en attendant la photo.
Gassam, cherchant toujours son neveu dans la foule, commençait à perdre patience. En bon organisateur, il voulait que le gouvernement aidât davantage ceux qu'il aurait lui-même désignés comme méritants. Aussi fallait-il que son neveu puisse parler au délégué de la technique particulière qu'il utilisait pour la production des fameuses papayes du clan des Gassam. Anxieux, il cherchait dans la foule le visage introuvable de Koum-koum.

Pendant ce temps, le jeune cultivateur courait après Lisa, la blanche. Il voulait lui avouer sa maladresse et lui présenter ses excuses. Dans le ciel de Leboudi, un rayon de soleil trompeur fit son apparition pour redisparaître aussitôt. Koum-koum pestait contre le vent et la pluie.

Après le départ de la jeune fille, une déprime soudaine avait envahi le jeune papayeur. Un ciel de traîne cache souvent un orage. Et l'orage qui grondait dans son cœur, comme au-dessus du village éclata. Et à cet instant précis, une perturbation, traversant Koum-koum, balaya le village des papayes tout entier, laissant échapper une traînée d'eau glaciale sur son passage. La pluie tombait sur le chapiteau, mais elle ne ralentissait pas le flot des visiteurs. Des cars, plus nombreux que d'habitude, déversaient les amoureux de la papaye, bondissant comme des morts-la-faim sur les fruits magiques du pays de Gassam.
Ce fut sous une traîne nuageuse que Koum-koum retrouva la jeune Lisa. Elle était sortie du chapiteau et tentait de reprendre son souffle sous un acacia. Il s'approcha d'elle et lui murmura :
" Demoiselle, il faut éviter de se mettre sous un arbre quand l'orage gronde. "
Il ajouta :
" Veux-tu revoir mes papayes ? Veux-tu visiter mes champs ? Je te donnerai le secret pour avoir les papayes succulentes et grosses comme la tête d'un zébu. Tu veux ? "
La brouille allait-elle laisser place à l'entente ? Avant la réponse de la jeune femme, le temps se fit de nouveau menaçant. Le visage assombri, Koum-koum réussit à balbutier :
- Tu sais, il n'y a pas que les papayes dans la vie…
Elle acquiesça, tandis qu'un large sourire étirait ses lèvres. Et comme si ce geste avait entretenu une correspondance secrète avec la nature, il cessa de pleuvoir. Sortant d'une case où ils s'étaient réfugiés pour se mettre à l'abri de la pluie, les musiciens entourèrent Lisa et le papayeur.

La joyeuse troupe, accompagnée de danseuses, entonna une chanson. Et tout d'un coup, le soleil inonda le village. Les oiseaux cessèrent aussitôt leurs piaillements plaintifs.

© Eugène Ebodé. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation de l'auteur.

Supplément à l'histoire de Koum-koum

Eugène Ebodé


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