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ENTRE LA RUSSIE ET L'AFRIQUE : POUCHKINE, SYMBOLE DE L'AME RUSSE
par Dieudonné GNAMMANKOU in Diogène, n°179, juillet-septembre 1997
IV

Pouchkine et Hanibal

N. Brodski, auteur d'une biographie de Pouchkine, a fait la remarque suivante : <<A différentes périodes de sa vie, Pouchkine se référait à son bisaïeul A. P. Hannibal>>.(16) En fait, le bisaïeul et l'arrière-petit-fils étaient presque des contemporains même s'il est indéniable qu'ils vécurent à des époques différentes de l'histoire de la Russie. Une vingtaine d'années à peine les séparait : Hanibal étant mort en 1781 et Pouchkine né en 1799. Hanibal appartenait à l'époque de Pierre le Grand, à ce XVIIIe siècle qui fascinait Pouchkine. Ce siècle dans lequel vécut et s'illustra son ancêtre africain lui apportait les réponses aux nombreuses interrogations qui assaillaient parfois l'homme russe du XIXe siècle qu'il était. Et Hanibal n'était-il pas le symbole de l'ouverture de la Russie au monde extérieur entreprise par le souverain réformateur Pierre Ier? Telle était la forte conviction de Pouchkine. (17)

L'existence d'Hanibal créait un lien direct entre Pouchkine et Pierre le Grand. Non seulement l'Africain avait été l'un de ces "Aiglons du nid de Pierre" - formule célèbre de Pouchkine pour désigner les proches compagnons du tsar -, il avait été aussi son filleul. Ainsi, Pierre avait été son père adoptif. Et voilà que lui, Pouchkine, était un descendant direct du fils adoptif du tsar. Il était par conséquent "d'une certaine façon", fait remarquer Leskiss, une "création de Pierre" et il avait une conscience permanente de ce "lien vivant qui les unissait". La poétesse russe Marina Tsvetaeva est certainement l'écrivain russe qui aura exprimé avec le plus de force cette conviction d'une relation existentielle Pierre Ier - Hanibal - Pouchkine : <<... en ce jour inconnu où le regard de Pierre, un regard noir, et clair, et gai, un regard effrayant, se posa sur le petit Abyssinien [sic] Ibrahim. Ce regard là donnait l'ordre à Pouchkine -d'être.>> (18) Dans cette relation, Hanibal fut une espèce de médium venu d'un autre monde, l'Afrique, qui permit l'éclosion du génie Pouchkine. En étant le filleul du grand empereur et le bisaïeul du grand poète, il a gagné une place enviable dans l'histoire de la Russie moderne.

Pouchkine a immortalisé son aïeul noir en faisant de lui un de ses héros littéraires : comme l'indique V. Listov, "La puissante figure d'Abraham Hannibal est présente dans les pages de l'oeuvre littéraire de Pouchkine, d'Eugène Onéguine au Nègre de Pierre le Grand en passant par son poème Ma Généalogie et son essai Réfutation des critiques." (19)

Hanibal était constamment présent dans la vie de Pouchkine. A travers les récits de sa mère Nadine Pouchkine, la petite-fille du général. Mais également par l'intermédiaire de nombreuses personnes de l'entourage de Pouchkine qui avaient connu son bisaïeul noir. Les deux femmes qui, de l'avis de Pouchkine lui-même, avaient joué un rôle important dans sa vie, à savoir, sa grand-mère Marie Alexéevna Hannibal et sa nourrice paysanne Arina Rodionovna, lui apprirent tout ce qu'elles savaient d'Abraham Hanibal. La grand-mère Marie avait épousé l'un de ses fils, Joseph (ou Ossip) Hanibal. Le jeune couple marié avait habité un certain temps dans la demeure de Souïda (région de Pétersbourg) appartenant à Abraham et Christine Hanibal. C'est d'ailleurs là qu'était née la mère de Pouchkine en 1775.

La nourrice de Pouchkine est née en 1758 dans une famille de serfs vivant dans le domaine de Souïda, propriété du comte Fédor A. Apraxine, racheté un an plus tard par le général Hanibal.(20) Et lorsque celui-ci fut mis à la retraite en 1762 par Pierre III, il s'installa à Souïda, dans sa demeure principale où officiaient soixante neuf domestiques. A sa mort en 1781, Arina Rodionovna était une jeune femme de vingt-trois ans. Elle était donc bien placée pour parler de son maître noir et de sa famille à Pouchkine. Il en fut ainsi pendant son exil à Mikhaïlovskoé au cours des années 1820. Un des amis du poète a laissé à la postérité le témoignage suivant : <<Ses journées étaient monotones. Levé tôt le matin, il se plongeait dans un bain froid, puis il s'emparait de ses livres et d'une plume; pendant les moments de tristesse, il roulait des boules de billard ou faisait appel à sa vieille nourrice qui lui parlait des temps jadis, des Hannibal, les descendants du Nègre de Pierre le Grand, de cette famille à laquelle appartenait sa mère." (21)

La personne la mieux indiquée pour informer Pouchkine de l'extraordinaire histoire de son arrière grand-père maternel était Pierre Abramovitch Hanibal. Ce général-major à la retraite était un témoin privilégié car il était le second fils du filleul noir de Pierre Ier. Né en 1742, il eut pour augustes parrains par défaut l'impératrice Elisabeth Pétrovna et le futur empereur Pierre III. Pouchkine eut l'occasion de le rencontrer à plusieurs reprises. Nous disposons d'un témoignage écrit de Pouchkine à ce sujet : <<Je compte voir encore mon vieux nègre de Grand'Oncle qui, je suppose, va mourir un de ces quatre matins et il faut que j'aie de lui des mémoires concernant mon aïeul>>, écrivit-il dans une lettre à une des amies, Mme P.A Ossipova. Effectivement, avant de mourir, le grand-oncle donna à Pouchkine plusieurs documents des archives familiales.

La présence de l'arrière-grand-père africain était vivante à travers de nombreux vestiges : le domaine de Mikhaïlovskoé (22) dont avait hérité Nadine Pouchkine, née Hanibal, qui fut un des hauts lieux d'inspiration poétique de Pouchkine, avec ses parcs dessinés par Hanibal lui-même ; ceux de Souïda où était enterré ce dernier, de Kobrino dont avait hérité le grand-père Joseph Hanibal, de Taïtsy, à propos duquel Pouchkine écrivit dans son journal, en juin 1834 : <<Hier soirée chez Catherine Andréevna. Elle va à Taïtsy, qui appartenait jadis à Hannibal, mon bisaïeul.>>

Si "le nom des Pouchkine se rencontre à chaque instant de l'histoire [russe]", (23) le nom des Hanibal (devenu Hannibal au XIXe siècle) n'était entré dans le paysage historique russe qu'au XVIIIe siècle. Et l'éléphant d'Afrique, qu'Hanibal avait choisi comme emblème, trônait sur le toit de la maison de Petrovskoé. Pouchkine était fier de sa généalogie qui réunissait ces deux familles. En 1804, l'assemblée nobiliaire de la ville de Pskov avait décidé d'inscrire les noms des enfants d'Abraham Hanibal dans la première partie du Livre de la Noblesse Russe ; mais ceux-ci ne furent qu'à moitié satisfaits. Car le souhait de toute famille noble de Russie était de figurer dans la sixième partie du Livre. Il fallait pour cela "justifier d'un siècle de propriété terrienne". Le fondateur de cette nouvelle dynastie en Russie avait reçu son premier grand domaine du patrimoine foncier impérial en 1742. Aussi, la résolution tant attendue par ses héritiers ne fut-elle prise qu'en février 1843 : <<Le nom des Hannibal fait partie désormais des plus anciennes familles de la noblesse, en vertu de quoi, ordonnons que ce nom figure dans la sixième partie du Livre de la Noblesse en application de l'article 973 ..."

Ivan Hanibal -le fils aîné du "Nègre de Pierre le Grand"- qui était <<l'un des hommes les plus remarquables du règne de Catherine la Grande>>, selon l'expression même de Pouchkine, avait son nom gravé sur une colonne érigée à la résidence des tsars de Tsarskoe Selo (actuelle Pouchkino) par Catherine II à la gloire des héros de la bataille navale de Tchesmé (juin 1770). Le hasard voulut que le Lycée-internat où Pouchkine fit ses études se trouva précisément à Tsarskoe Selo. Pouchkine éprouvait une fierté immense à la vue du nom de son grand-oncle Ivan, celui-là même qui avait pris en charge l'éducation de sa mère et accordé sa protection à sa grand-mère Marie Alexéevna après son divorce. Dans des vers qu'il consacra à A. P. Hanibal, il ne manqua pas de rendre hommage à Ivan, le héros de Navarin :

Et son fils fut cet Hannibal
qui sur les abîmes des mers
fit flamber une immense escadre
et préfigura Navarin.
(24)

Parlant d'Ivan Hanibal dans son Début d'autobiographie (1834), Pouchkine souligna qu'il "était aussi digne d'attention que son père... En 1770, il prit Navarin. En 1779 il construisit Kherson. Encore aujourd'hui on respecte ses arrêtés dans la région méridionale de la Russie, où en 1821 j'ai vu des vieillards, qui avaient conservé encore vif son souvenir". Mort en 1801, peu après la naissance du petit Alexandre, Ivan Hanibal fut enterré dans la célèbre Abbaye Alexandre Nevski de Pétersbourg à quelques mètres de la tombe d'un autre personnage remarquable de l'histoire russe, M. Lomonossov. Il est écrit sur sa tombe :

Natif de la chaude Afrique, son corps repose ici
La Russie il servit, et immortel le rendirent ses exploits.

Très tôt, Alexandre Pouchkine exprima la fierté qu'il éprouvait d'appartenir à la lignée des Hanibal en signant un de ses poèmes de Lycée, Le Cosaque (1814), du double nom Pouchkine-Annibal. Un siècle plus tard, un autre écrivain descendant d'A. P. Hanibal, la romancière russe Zinovieva, - l'épouse du poète Ivanov- choisira elle aussi de signer ses oeuvres du double nom, Zinovieva-Annibal.

On comprend donc pourquoi Pouchkine était fier de son héritage africain. Selon certains auteurs, il en tirait même "vanité". Il ne fait aucun doute qu'il ne supportait pas qu'on bafouât cet héritage. Il en allait de son honneur. Boulgarine, écrivain russe d'origine polonaise, l'apprit à ses dépens en 1830 lorsqu'il s'attaqua à Pouchkine dans la revue L'Abeille du Nord : "On dit sans en faire un secret qu'un poète de l'Amérique espagnole, ... descendant d'un mulâtre ou d'une mulâtresse, - je ne sais plus -, s'était mis à démontrer qu'un de ses ancêtres était un prince nègre. A l'Hôtel de Ville de cette cité, on découvrit qu'il y eut à une époque très reculée, un procès entre un capitaine et son second au sujet de ce Nègre, qu'ils voulaient tous deux s'approprier, et que le capitaine prouva qu'il avait acheté le Nègre pour une bouteille de rhum! Qui eût cru alors qu'un jour un poète se réclamerait de ce Nègre? Vanitas vanitatum." Répondant à ces attaques mesquines, Pouchkine s'en prit directement à Boulgarine :

<<On peut pardonner à un émigré de n'aimer ni les Russes, ni la Russie, ni son histoire, ni sa gloire. Mais on ne saurait le louer de répondre aux avances russes en souillant de boue les pages sacrées de nos annales, en dénigrant les meilleurs concitoyens, et non content de s'en prendre aux contemporains, en bafouant les tombes de nos ancêtres.>> (25)

Les provocations et autres injures à caractère raciste eurent pour conséquence de rendre Pouchkine extrêmement sensible. Le surnom de singe le poursuivit durant toute son existence. (26)

Un jour à Pétersbourg, une Française lui demanda :

<<A propos, monsieur Pouchkine, vous et votre soeur
vous avez donc du sang nègre dans vos veines?
-Certainement, répondit le poète.
-Est-ce votre aïeul qui était nègre?
-Non, il ne l'était plus.
-Alors, c'était votre bisaïeul?
-Oui, c'était mon bisaïeul.
-Ainsi, il était nègre. Oui, c'est cela..., mais alors,
qui était donc son père à lui?
-Un singe madame, trancha-t-il pour finir.>

(Un parallèle surprenant peut être fait entre cette situation vécue par Pouchkine en Russie et celle que vécut Alexandre Dumas en France. Un de ses biographes, raconte qu'à la remarque :

<<- Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres?

-Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit.>> (27)

Youri Lotman (28) estime que Pouchkine fut victime d'un "véritable complot mondain". Il avait de nombreux ennemis dans la haute société. Et ceux-ci se servirent de l'arme la plus subtile et la plus dangereuse pour lui nuire. Ils savaient qu'en le blessant dans son amour propre il devenait vulnérable. Ainsi au cours du dernier acte de cette tragédie, il avait reçu une lettre anonyme lui annonçant qu'il était cocu. Leonid Arinshtein a fait remarquer que dans le sceau ayant servi à cacheter l'enveloppe, des huttes avaient été représentées. Ce ne pouvait être le fruit du hasard quand on sait que dans l'imaginaire raciste, la hutte évoque le "primitif". Il est clair que le ou les auteurs de cette lettre savait qu'un tel détail qui n'aurait été remarqué par personne d'autre, blesserait à coup sûr son destinataire dans sa dignité.

Il apparaît évident que l'univers psychologique du poète a été influencé par <<le rapport que Pouchkine lui-même entretenait avec son "origine africaine".>> (29)

Contrairement à ce qu'ont laissé croire nombre d'historiens de la littérature russe, cette origine ne relève pas du simple fait anecdotique. Le métissage de Pouchkine était un élément important de sa conscienceidentitaire et de sa personnalité et il se refléta dans son oeuvre littéraire. Pouchkine qui chantait constamment son bonheur d'être né en Russie et sa fierté d'être Russe, n'hésitait pas cependant à rappeler qu'il avait une seconde patrie, l'Afrique. Cette Afrique dont le plus prestigieux représentant dans la Russie des tsars fut Abraham Pétrovitch Hanibal, l'homme qui aux yeux de Pouchkine, était à la fois l'arrière-grand-père, le filleul, pupille et confident de Pierre le Grand, le père d'un héros russe, un des meilleurs fils de la patrie et enfin, l'ancêtre dont l'histoire faisait partie des "pages sacrées" de l'Histoire russe.

 
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