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Pouchkine
et Hanibal
N.
Brodski, auteur d'une biographie de Pouchkine, a fait la remarque
suivante : <<A différentes périodes de sa vie,
Pouchkine se référait à son bisaïeul A.
P. Hannibal>>.(16) En fait, le bisaïeul et l'arrière-petit-fils
étaient presque des contemporains même s'il est indéniable
qu'ils vécurent à des époques différentes
de l'histoire de la Russie. Une vingtaine d'années à
peine les séparait : Hanibal étant mort en 1781 et
Pouchkine né en 1799. Hanibal appartenait à l'époque
de Pierre le Grand, à ce XVIIIe siècle qui fascinait
Pouchkine. Ce siècle dans lequel vécut et s'illustra
son ancêtre africain lui apportait les réponses aux
nombreuses interrogations qui assaillaient parfois l'homme russe
du XIXe siècle qu'il était. Et Hanibal n'était-il
pas le symbole de l'ouverture de la Russie au monde extérieur
entreprise par le souverain réformateur Pierre Ier? Telle
était la forte conviction de Pouchkine. (17)
L'existence
d'Hanibal créait un lien direct entre Pouchkine et Pierre
le Grand. Non seulement l'Africain avait été l'un
de ces "Aiglons du nid de Pierre" - formule célèbre
de Pouchkine pour désigner les proches compagnons du tsar
-, il avait été aussi son filleul. Ainsi, Pierre avait
été son père adoptif. Et voilà que lui,
Pouchkine, était un descendant direct du fils adoptif du
tsar. Il était par conséquent "d'une certaine façon",
fait remarquer Leskiss, une "création de Pierre" et il avait
une conscience permanente de ce "lien vivant qui les unissait".
La poétesse russe Marina Tsvetaeva est certainement l'écrivain
russe qui aura exprimé avec le plus de force cette conviction
d'une relation existentielle Pierre Ier - Hanibal - Pouchkine :
<<... en ce jour inconnu où le regard de Pierre, un
regard noir, et clair, et gai, un regard effrayant, se posa sur
le petit Abyssinien [sic] Ibrahim. Ce regard là donnait l'ordre
à Pouchkine -d'être.>> (18) Dans cette relation,
Hanibal fut une espèce de médium venu d'un autre monde,
l'Afrique, qui permit l'éclosion du génie Pouchkine.
En étant le filleul du grand empereur et le bisaïeul
du grand poète, il a gagné une place enviable dans
l'histoire de la Russie moderne.
Pouchkine
a immortalisé son aïeul noir en faisant de lui un de
ses héros littéraires : comme l'indique V. Listov,
"La puissante figure d'Abraham Hannibal est présente dans
les pages de l'oeuvre littéraire de Pouchkine, d'Eugène
Onéguine au Nègre de Pierre le Grand en passant par
son poème Ma Généalogie et son essai Réfutation
des critiques." (19)
Hanibal
était constamment présent dans la vie de Pouchkine.
A travers les récits de sa mère Nadine Pouchkine,
la petite-fille du général. Mais également
par l'intermédiaire de nombreuses personnes de l'entourage
de Pouchkine qui avaient connu son bisaïeul noir. Les deux
femmes qui, de l'avis de Pouchkine lui-même, avaient joué
un rôle important dans sa vie, à savoir, sa grand-mère
Marie Alexéevna Hannibal et sa nourrice paysanne Arina Rodionovna,
lui apprirent tout ce qu'elles savaient d'Abraham Hanibal. La grand-mère
Marie avait épousé l'un de ses fils, Joseph (ou Ossip)
Hanibal. Le jeune couple marié avait habité un certain
temps dans la demeure de Souïda (région de Pétersbourg)
appartenant à Abraham et Christine Hanibal. C'est d'ailleurs
là qu'était née la mère de Pouchkine
en 1775.
La
nourrice de Pouchkine est née en 1758 dans une famille de
serfs vivant dans le domaine de Souïda, propriété
du comte Fédor A. Apraxine, racheté un an plus tard
par le général Hanibal.(20) Et lorsque celui-ci fut
mis à la retraite en 1762 par Pierre III, il s'installa à
Souïda, dans sa demeure principale où officiaient soixante
neuf domestiques. A sa mort en 1781, Arina Rodionovna était
une jeune femme de vingt-trois ans. Elle était donc bien
placée pour parler de son maître noir et de sa famille
à Pouchkine. Il en fut ainsi pendant son exil à Mikhaïlovskoé
au cours des années 1820. Un des amis du poète a laissé
à la postérité le témoignage suivant
: <<Ses journées étaient monotones. Levé
tôt le matin, il se plongeait dans un bain froid, puis il
s'emparait de ses livres et d'une plume; pendant les moments de
tristesse, il roulait des boules de billard ou faisait appel à
sa vieille nourrice qui lui parlait des temps jadis, des Hannibal,
les descendants du Nègre de Pierre le Grand, de cette famille
à laquelle appartenait sa mère." (21)
La
personne la mieux indiquée pour informer Pouchkine de l'extraordinaire
histoire de son arrière grand-père maternel était
Pierre Abramovitch Hanibal. Ce général-major à
la retraite était un témoin privilégié
car il était le second fils du filleul noir de Pierre Ier.
Né en 1742, il eut pour augustes parrains par défaut
l'impératrice Elisabeth Pétrovna et le futur empereur
Pierre III. Pouchkine eut l'occasion de le rencontrer à plusieurs
reprises. Nous disposons d'un témoignage écrit de
Pouchkine à ce sujet : <<Je compte voir encore mon
vieux nègre de Grand'Oncle qui, je suppose, va mourir un
de ces quatre matins et il faut que j'aie de lui des mémoires
concernant mon aïeul>>, écrivit-il dans une lettre
à une des amies, Mme P.A Ossipova. Effectivement, avant de
mourir, le grand-oncle donna à Pouchkine plusieurs documents
des archives familiales.
La
présence de l'arrière-grand-père africain était
vivante à travers de nombreux vestiges : le domaine de Mikhaïlovskoé
(22) dont avait hérité Nadine Pouchkine, née
Hanibal, qui fut un des hauts lieux d'inspiration poétique
de Pouchkine, avec ses parcs dessinés par Hanibal lui-même
; ceux de Souïda où était enterré ce dernier,
de Kobrino dont avait hérité le grand-père
Joseph Hanibal, de Taïtsy, à propos duquel Pouchkine
écrivit dans son journal, en juin 1834 : <<Hier soirée
chez Catherine Andréevna. Elle va à Taïtsy, qui
appartenait jadis à Hannibal, mon bisaïeul.>>
Si
"le nom des Pouchkine se rencontre à chaque instant de l'histoire
[russe]", (23) le nom des Hanibal (devenu Hannibal au XIXe siècle)
n'était entré dans le paysage historique russe qu'au
XVIIIe siècle. Et l'éléphant d'Afrique, qu'Hanibal
avait choisi comme emblème, trônait sur le toit de
la maison de Petrovskoé. Pouchkine était fier de sa
généalogie qui réunissait ces deux familles.
En 1804, l'assemblée nobiliaire de la ville de Pskov avait
décidé d'inscrire les noms des enfants d'Abraham Hanibal
dans la première partie du Livre de la Noblesse Russe ; mais
ceux-ci ne furent qu'à moitié satisfaits. Car le souhait
de toute famille noble de Russie était de figurer dans la
sixième partie du Livre. Il fallait pour cela "justifier
d'un siècle de propriété terrienne". Le fondateur
de cette nouvelle dynastie en Russie avait reçu son premier
grand domaine du patrimoine foncier impérial en 1742. Aussi,
la résolution tant attendue par ses héritiers ne fut-elle
prise qu'en février 1843 : <<Le nom des Hannibal fait
partie désormais des plus anciennes familles de la noblesse,
en vertu de quoi, ordonnons que ce nom figure dans la sixième
partie du Livre de la Noblesse en application de l'article 973 ..."
Ivan
Hanibal -le fils aîné du "Nègre de Pierre le
Grand"- qui était <<l'un des hommes les plus remarquables
du règne de Catherine la Grande>>, selon l'expression
même de Pouchkine, avait son nom gravé sur une colonne
érigée à la résidence des tsars de Tsarskoe
Selo (actuelle Pouchkino) par Catherine II à la gloire des
héros de la bataille navale de Tchesmé (juin 1770).
Le hasard voulut que le Lycée-internat où Pouchkine
fit ses études se trouva précisément à
Tsarskoe Selo. Pouchkine éprouvait une fierté immense
à la vue du nom de son grand-oncle Ivan, celui-là
même qui avait pris en charge l'éducation de sa mère
et accordé sa protection à sa grand-mère Marie
Alexéevna après son divorce. Dans des vers qu'il consacra
à A. P. Hanibal, il ne manqua pas de rendre hommage à
Ivan, le héros de Navarin :
Et
son fils fut cet Hannibal
qui sur les abîmes des mers
fit flamber une immense escadre
et préfigura Navarin.
(24)
Parlant
d'Ivan Hanibal dans son Début d'autobiographie (1834), Pouchkine
souligna qu'il "était aussi digne d'attention que son père...
En 1770, il prit Navarin. En 1779 il construisit Kherson. Encore
aujourd'hui on respecte ses arrêtés dans la région
méridionale de la Russie, où en 1821 j'ai vu des vieillards,
qui avaient conservé encore vif son souvenir". Mort en 1801,
peu après la naissance du petit Alexandre, Ivan Hanibal fut
enterré dans la célèbre Abbaye Alexandre Nevski
de Pétersbourg à quelques mètres de la tombe
d'un autre personnage remarquable de l'histoire russe, M. Lomonossov.
Il est écrit sur sa tombe :
Natif de la chaude Afrique, son corps repose ici
La
Russie il servit, et immortel le rendirent ses exploits.
Très tôt, Alexandre Pouchkine exprima la fierté
qu'il éprouvait d'appartenir à la lignée des
Hanibal en signant un de ses poèmes de Lycée, Le Cosaque
(1814), du double nom Pouchkine-Annibal. Un siècle plus tard,
un autre écrivain descendant d'A. P. Hanibal, la romancière
russe Zinovieva, - l'épouse du poète Ivanov- choisira
elle aussi de signer ses oeuvres du double nom, Zinovieva-Annibal.
On
comprend donc pourquoi Pouchkine était fier de son héritage
africain. Selon certains auteurs, il en tirait même "vanité".
Il ne fait aucun doute qu'il ne supportait pas qu'on bafouât
cet héritage. Il en allait de son honneur. Boulgarine, écrivain
russe d'origine polonaise, l'apprit à ses dépens en
1830 lorsqu'il s'attaqua à Pouchkine dans la revue L'Abeille
du Nord : "On dit sans en faire un secret qu'un poète de
l'Amérique espagnole, ... descendant d'un mulâtre ou
d'une mulâtresse, - je ne sais plus -, s'était mis
à démontrer qu'un de ses ancêtres était
un prince nègre. A l'Hôtel de Ville de cette cité,
on découvrit qu'il y eut à une époque très
reculée, un procès entre un capitaine et son second
au sujet de ce Nègre, qu'ils voulaient tous deux s'approprier,
et que le capitaine prouva qu'il avait acheté le Nègre
pour une bouteille de rhum! Qui eût cru alors qu'un jour un
poète se réclamerait de ce Nègre? Vanitas vanitatum."
Répondant à ces attaques mesquines, Pouchkine s'en
prit directement à Boulgarine :
<<On
peut pardonner à un émigré de n'aimer ni les
Russes, ni la Russie, ni son histoire, ni sa gloire. Mais on ne
saurait le louer de répondre aux avances russes en souillant
de boue les pages sacrées de nos annales, en dénigrant
les meilleurs concitoyens, et non content de s'en prendre aux contemporains,
en bafouant les tombes de nos ancêtres.>> (25)
Les
provocations et autres injures à caractère raciste
eurent pour conséquence de rendre Pouchkine extrêmement
sensible. Le surnom de singe le poursuivit durant toute son existence.
(26)
Un jour à Pétersbourg, une Française lui demanda
:
<<A
propos, monsieur Pouchkine, vous et votre soeur
vous avez donc du sang nègre dans vos veines?
-Certainement,
répondit le poète.
-Est-ce
votre aïeul qui était nègre?
-Non,
il ne l'était plus.
-Alors,
c'était votre bisaïeul?
-Oui,
c'était mon bisaïeul.
-Ainsi,
il était nègre. Oui, c'est cela..., mais alors,
qui était donc son père à lui?
-Un
singe madame, trancha-t-il pour finir.>
(Un
parallèle surprenant peut être fait entre cette situation
vécue par Pouchkine en Russie et celle que vécut Alexandre
Dumas en France. Un de ses biographes, raconte qu'à la remarque
:
<<-
Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître
en nègres?
-Mais
très certainement. Mon père était un mulâtre,
mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père
était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence
où la vôtre finit.>> (27)
Youri Lotman (28) estime que Pouchkine fut victime d'un "véritable
complot mondain". Il avait de nombreux ennemis dans la haute société.
Et ceux-ci se servirent de l'arme la plus subtile et la plus dangereuse
pour lui nuire. Ils savaient qu'en le blessant dans son amour propre
il devenait vulnérable. Ainsi au cours du dernier acte de
cette tragédie, il avait reçu une lettre anonyme lui
annonçant qu'il était cocu. Leonid Arinshtein a fait
remarquer que dans le sceau ayant servi à cacheter l'enveloppe,
des huttes avaient été représentées.
Ce ne pouvait être le fruit du hasard quand on sait que dans
l'imaginaire raciste, la hutte évoque le "primitif". Il est
clair que le ou les auteurs de cette lettre savait qu'un tel détail
qui n'aurait été remarqué par personne d'autre,
blesserait à coup sûr son destinataire dans sa dignité.
Il
apparaît évident que l'univers psychologique du poète
a été influencé par <<le rapport que
Pouchkine lui-même entretenait avec son "origine africaine".>>
(29)
Contrairement
à ce qu'ont laissé croire nombre d'historiens de la
littérature russe, cette origine ne relève pas du
simple fait anecdotique. Le métissage de Pouchkine était
un élément important de sa conscienceidentitaire et
de sa personnalité et il se refléta dans son oeuvre
littéraire. Pouchkine qui chantait constamment son bonheur
d'être né en Russie et sa fierté d'être
Russe, n'hésitait pas cependant à rappeler qu'il avait
une seconde patrie, l'Afrique. Cette Afrique dont le plus prestigieux
représentant dans la Russie des tsars fut Abraham Pétrovitch
Hanibal, l'homme qui aux yeux de Pouchkine, était à
la fois l'arrière-grand-père, le filleul, pupille
et confident de Pierre le Grand, le père d'un héros
russe, un des meilleurs fils de la patrie et enfin, l'ancêtre
dont l'histoire faisait partie des "pages sacrées" de l'Histoire
russe.
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