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ENTRE LA RUSSIE ET L'AFRIQUE : POUCHKINE, SYMBOLE DE L'AME RUSSE
par Dieudonné GNAMMANKOU in Diogène, n°179, juillet-septembre 1997
III

L'héritage africain de Pouchkine

On aurait pu penser que, du fait des trois générations qui séparaient Abraham Hanibal de son arrière-petit-fils Alexandre Pouchkine, le métissage de ce dernier serait demeuré inaperçu. Mais il en fut autrement.

D'abord parce que Pouchkine, par un des caprices de la nature, est né -selon ses contemporains - avec un visage aux traits africains plus prononcés même que ceux de sa mère. Son ascendance africaine était inscrite sur son visage. Ce détail physique le rendait singulier parmi les Russes. Selon Lounatcharski,(4) ministre de l'éducation de Lénine, les camarades de lycée de Pouchkine et ses pédagogues le décrivaient comme étant "petit, svelte, négrillon, les cheveux bouclés, le regard enflammé, mouvant comme du mercure, passionné". Emile Haumant, biographe français de Pouchkine, dit qu'il avait "les cheveux noirs, frisés, les lèvres fortes, le teint basané".(5) La plupart des portraits du poète nous le confirment.

Le hasard a aussi voulu que le jeune Pouchkine se considère comme "laid" : <<je n'ai jamais été beau>>, écrivit-il en 1835.(6) Dans l'esprit de ses contemporains, en ce début du XIXe siècle, il allait de soi que cette "laideur" ne pouvait être que due à ce "sang africain" qui circulait dans ses veines! Les ouvrages d'histoire naturelle n'enseignaient-ils pas que les Noirs étaient laids et proches du singe? Pendant les années 1810-1817, certains lycéens n'avaient pas tardé à surnommer leur petit camarade Pouchkine "le singe". L'auteur russe Vigel, qui le fréquenta, écrira quant à lui que "la vivacité de ses mouvements le faisait ressembler aux anthropoïdes de l'Afrique centrale"! Né et ayant grandi dans un contexte où ces préjugés contre les Nègres étaient monnaie courante, le jeune Pouchkine finira par accepter ou par croire que sa "laideur" provenait bien de son origine africaine. Dans un de ses tout premiers poèmes de lycée, il écrira dans une description autobiographique "Vrai singe par sa mine..." et plus tard, la formule d'autodérision devenue célèbre, "Je suis un vilain descendant de Nègres", que certains auteurs ultérieurs s'empresseront de déformer : <<Je suis un descendant de vilains Nègres>>! Boukalov, qui s'est aussi penché sur cette question, estime que "l'assimilation des singes aux Nègres ou Africains" courante à l'époque de Pouchkine, devait faire que <<Pouchkine, dès son enfance, lorsqu'il se regardait dans la glace, s'efforçait minutieusement de correspondre aux stéréotypes établis>>.(7)

Il semble d'ailleurs que le fait de proclamer haut et fort sa "négrité" était pour Pouchkine une sorte d'auto-thérapie qui le libérait et qui lui permettait de ne pas s'enfermer dans un complexe qu'auraient pu provoquer les insultes qu'il lui arrivait de subir. Il décida d'assumer non seulement son origine mais aussi les "tares" communément admises de cette identité. Son attitude pouvait à cet égard paraître contradictoire ; en février 1825, dans une lettre qu'il écrivit depuis son exil à Mikhailovskoé (8) - domaine dont sa mère hérita d'Hanibal - à son frère cadet Léon, il lui fit la suggestion suivante : "Conseille à Ryléev, dans son nouveau poème, [Voïnarovski] de faire figurer notre grand-père [Abraham Hanibal] dans la suite de Pierre Ier. Sa gueule de nègre produira un effet sur tout le tableau de la bataille de Poltava." S'il est clair que Pouchkine n'était pas complexé par son ascendance africaine, la reconnaissance de son identité africaine ne l'empêchait pas, paradoxalement, de refuser qu'on représente sa "laideur". Ainsi, dans une lettre qu'il adressa à sa femme en mai 1836, "huit mois avant sa mort", précise Arminjon, (9) un de ses biographes, Pouchkine lui rapporta en plaisantant qu'on lui avait proposé de faire son buste : "Mais je ne veux pas. Ma laideur nègre serait livrée à l'immortalité dans l'immobilité absolue de la mort. Je leur dis : c'est le buste de la belle qui vit chez moi qu'il faudra faire." Il est vrai que Nathalie Pouchkine, son épouse, était l'une des plus belles femmes de Pétersbourg. (10)

En outre, les nombreux autoportraits qu'il fit au crayon étaient loin d'être flatteurs. Il s'allongeait le visage comme pour ressembler à un singe à l'image des dessins qu'on prétendait être typiques de la race nègre à son époque. La comparaison est d'ailleurs très frappante entre le dessin du Nègre - considéré comme proche de l'orang-outang, publié en 1824 dans le livre de J.J.Virey, Histoire naturelle du genre humain, et les différents autoportraits de Pouchkine ainsi que le portrait qu'il fit de son aïeul noir.

Si les canons de beauté eurocentristes dominants excluaient qu'un Noir puisse être beau à cette époque et même bien plus tard - comment justifier autrement le célèbre cri des Noirs de Harlem "Black is beautiful!" un siècle après - il n'en demeure pas moins vrai que la mère de Pouchkine, elle-même petite-fille du "Nègre de Pierre le Grand", était réputée pour sa beauté. On l'appelait dans les milieux mondains de Pétersbourg, la "belle Créole" ou la "belle Africaine". Il est également notoire que le père de Nadine Hanibal, Joseph Hanibal, le turbulent troisième fils du général nègre, était un bel homme. A en juger par les portraits qu'on attribue à Abraham Hanibal lui-même, l'on peut dire qu'il a été lui aussi favorisé par la nature.

Selon la plupart des biographes de Pouchkine, ses relations avec sa mère furent mauvaises pendant toute sa jeunesse. Certains auteurs ont cru pouvoir expliquer cette situation par le fait que Nadine Hanibal "voyait sans plaisir certains traits héréditaires de ses ancêtres abyssins [sic] poindre dans la physionomie et le tempérament de son fils aîné. Le croisement des races [ayant] été favorable à cette femme entichée de littérature française et dont la beauté a été immortalisée par Xavier de Maistre. La nature aurait-elle pris sa revanche à l'endroit de son fils aîné?" se demande Arminjon. Il n'est pas exclu qu'en raison des préjugés défavorables aux Noirs qui étaient courants en ce temps-là, celle-ci ait voulu avoir des enfants "blancs" à l'image de certains Noirs américains et Antillais. Situation dénoncée par Frantz Fanon dans son ouvrage Peaux noires, masques blancs. Pourtant, à en juger par une lettre de Nadine Hanibal à sa fille Olga, la soeur de Pouchkine, en décembre 1834, celle-ci avait une attitude plutôt neutre vis-à-vis de cette question : "ton frère aurait rêvé, semble-t-il, que ton Bébé est noir comme Abraham Pétrovitch; tu me disais qu'il n'est ni clair ni sombre; cela est plus vraisemblable et plus naturel", écrivit-elle. (11)

 

La double patrie pouchkinienne

Pouchkine a grandi avec une double conscience identitaire. Bien entendu, il était avant tout un Russe. Mais il n'oubliait jamais sa part africaine dans la vie et dans son oeuvre littéraire. L'exemple le plus frappant est le thème de la double patrie qu'il développe dans son chef d'oeuvre poétique, le très célèbre Eugène Onéguine qu'il commença à écrire pendant son exil à Odessa dans le sud de l'Empire russe. Le poète rêve de liberté, d'évasion et envisage de se réfugier dans sa seconde patrie, l'Afrique, où il pourra penser librement à sa première patrie - la Russie - envers laquelle il éprouve des sentiments contradictoires : souffrance et amour :

Aurai-je un jour ma liberté?
Il est temps, grand temps : je l'implore ;
Au bord de mer j'attends le vent ;

Je fais signe aux voiles marines.
Sous le suroît défiant les flots,
Quand prendrai-je mon libre essor

Au libre carrefour des mers ?
Il faut fuir les bords ennuyeux
D'un élément qui m'est hostile
Et sous le ciel de mon Afrique
Sous les houles du Midi
Regretter la sombre Russie,
Où j'ai souffert, où j'ai aimé,
Où j'ai enseveli mon coeur. (12)

Le célèbre écrivain russe Vladimir Nabokov a choisi avec raison d'intituler cette strophe Abraham Hanibal.(13) Car ce désir d'Afrique, peut-être même ce besoin d'Afrique que ressentait Pouchkine en ces années d'exil et qu'il exprima à travers ces beaux vers était un hommage à Hanibal, l'aïeul africain qu'il n'eut pas le bonheur de connaître et, à travers lui, à l'Afrique qui lui était inaccessible.

Un proche de Pouchkine rapporte cette phrase qu'il prononça à propos de l'attitude bienveillante que manifestait seulement à l'endroit du poète un serviteur d'origine asiatique d'un de leurs amis communs : "L'Asie protège l'Afrique".(14) Il est clair que Pouchkine se considérait aussi comme un représentant de l'Afrique et qu'il s'identifiait à l'Afrique. Ignorer cela c'est ignorer certaines motivations intérieures de l'homme mais aussi de l'écrivain qu'il fut.

L'Afrique fut toujours présente dans l'imaginaire des descendants du fondateur de la lignée des Hanibal de Russie. Benjamin Pétrovitch Hanibal, un oncle de Pouchkine, ayant appris qu'Olga, la soeur de ce dernier, venait d'avoir un fils, lui adressa les mots suivants (1834) : <<Inutile de décrire ma joie. Embrasse le nouveau rejeton des Hannibal, ton Léon, lionceau pour l'instant, de tout mon coeur et de toute mon âme, à l'africaine, à la Hannibal [souligné par nous]. Ecris-moi vite s'il te plaît pour me dire s'il ressemble aux Hannibal, je veux dire si le petit Léon est un Négrillon à la peau bien noire>>. En 1899, Anna Sémionovna Hannibal, lointaine descendante de la lignée, fera part de son envie d'Afrique : << Je regrette tellement de ne plus être jeune et de ne pouvoir visiter le pays de mes ancêtres [l'Afrique]...mais je dois dire que j'ai toujours été attirée par le sud, la chaleur et le soleil.>> (15)

Boukalov, l'auteur russe dont les travaux ouvrent véritablement la voie à la recherche de la dimension africaine dans la vie et dans l'oeuvre de Pouchkine répond à ceux qui en Russie sont exaspérés par cette question : << Non. Il n'est pas possible d'éviter de mentionner la lointaine Afrique lorsque l'on parle de Pouchkine. Pas seulement parce que Pouchkine attachait beaucoup d'importance à la branche africaine de sa généalogie. Il y a aussi le fait que les sujets africains sont présents dans l'oeuvre du poète à toutes les étapes de sa création : des vers de lycée à la poésie d'âge mûr. Je pense que le moment est venu d'utiliser toutes les connaissances acquises dans le domaine des Etudes de Pouchkine pour faire la lumière sur cette question dans le calme et sans passion.>>

 
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