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L'héritage
africain de Pouchkine
On
aurait pu penser que, du fait des trois générations
qui séparaient Abraham Hanibal de son arrière-petit-fils
Alexandre Pouchkine, le métissage de ce dernier serait demeuré
inaperçu. Mais il en fut autrement.
D'abord
parce que Pouchkine, par un des caprices de la nature, est né
-selon ses contemporains - avec un visage aux traits africains plus
prononcés même que ceux de sa mère. Son ascendance
africaine était inscrite sur son visage. Ce détail
physique le rendait singulier parmi les Russes. Selon Lounatcharski,(4)
ministre de l'éducation de Lénine, les camarades de
lycée de Pouchkine et ses pédagogues le décrivaient
comme étant "petit, svelte, négrillon, les cheveux
bouclés, le regard enflammé, mouvant comme du mercure,
passionné". Emile Haumant, biographe français de Pouchkine,
dit qu'il avait "les cheveux noirs, frisés, les lèvres
fortes, le teint basané".(5) La plupart des portraits du
poète nous le confirment.
Le hasard a aussi voulu que le jeune Pouchkine se considère
comme "laid" : <<je n'ai jamais été beau>>,
écrivit-il en 1835.(6) Dans l'esprit de ses contemporains,
en ce début du XIXe siècle, il allait de soi que cette
"laideur" ne pouvait être que due à ce "sang africain"
qui circulait dans ses veines! Les ouvrages d'histoire naturelle
n'enseignaient-ils pas que les Noirs étaient laids et proches
du singe? Pendant les années 1810-1817, certains lycéens
n'avaient pas tardé à surnommer leur petit camarade
Pouchkine "le singe". L'auteur russe Vigel, qui le fréquenta,
écrira quant à lui que "la vivacité de ses
mouvements le faisait ressembler aux anthropoïdes de l'Afrique
centrale"! Né et ayant grandi dans un contexte où
ces préjugés contre les Nègres étaient
monnaie courante, le jeune Pouchkine finira par accepter ou par
croire que sa "laideur" provenait bien de son origine africaine.
Dans un de ses tout premiers poèmes de lycée, il écrira
dans une description autobiographique "Vrai singe par sa mine..."
et plus tard, la formule d'autodérision devenue célèbre,
"Je suis un vilain descendant de Nègres", que certains auteurs
ultérieurs s'empresseront de déformer : <<Je
suis un descendant de vilains Nègres>>! Boukalov, qui
s'est aussi penché sur cette question, estime que "l'assimilation
des singes aux Nègres ou Africains" courante à l'époque
de Pouchkine, devait faire que <<Pouchkine, dès son
enfance, lorsqu'il se regardait dans la glace, s'efforçait
minutieusement de correspondre aux stéréotypes établis>>.(7)
Il
semble d'ailleurs que le fait de proclamer haut et fort sa "négrité"
était pour Pouchkine une sorte d'auto-thérapie qui
le libérait et qui lui permettait de ne pas s'enfermer dans
un complexe qu'auraient pu provoquer les insultes qu'il lui arrivait
de subir. Il décida d'assumer non seulement son origine mais
aussi les "tares" communément admises de cette identité.
Son attitude pouvait à cet égard paraître contradictoire
; en février 1825, dans une lettre qu'il écrivit depuis
son exil à Mikhailovskoé (8) - domaine dont sa mère
hérita d'Hanibal - à son frère cadet Léon,
il lui fit la suggestion suivante : "Conseille à Ryléev,
dans son nouveau poème, [Voïnarovski] de faire
figurer notre grand-père [Abraham Hanibal] dans la suite
de Pierre Ier. Sa gueule de nègre produira un effet sur tout
le tableau de la bataille de Poltava." S'il est clair que Pouchkine
n'était pas complexé par son ascendance africaine,
la reconnaissance de son identité africaine ne l'empêchait
pas, paradoxalement, de refuser qu'on représente sa "laideur".
Ainsi, dans une lettre qu'il adressa à sa femme en mai 1836,
"huit mois avant sa mort", précise Arminjon, (9) un de ses
biographes, Pouchkine lui rapporta en plaisantant qu'on lui avait
proposé de faire son buste : "Mais je ne veux pas. Ma laideur
nègre serait livrée à l'immortalité
dans l'immobilité absolue de la mort. Je leur dis : c'est
le buste de la belle qui vit chez moi qu'il faudra faire." Il est
vrai que Nathalie Pouchkine, son épouse, était l'une
des plus belles femmes de Pétersbourg. (10)
En
outre, les nombreux autoportraits qu'il fit au crayon étaient
loin d'être flatteurs. Il s'allongeait le visage comme pour
ressembler à un singe à l'image des dessins qu'on
prétendait être typiques de la race nègre à
son époque. La comparaison est d'ailleurs très frappante
entre le dessin du Nègre - considéré comme
proche de l'orang-outang, publié en 1824 dans le livre de
J.J.Virey, Histoire naturelle du genre humain, et les différents
autoportraits de Pouchkine ainsi que le portrait qu'il fit de son
aïeul noir.
Si
les canons de beauté eurocentristes dominants excluaient
qu'un Noir puisse être beau à cette époque et
même bien plus tard - comment justifier autrement le célèbre
cri des Noirs de Harlem "Black is beautiful!" un siècle après
- il n'en demeure pas moins vrai que la mère de Pouchkine,
elle-même petite-fille du "Nègre de Pierre le Grand",
était réputée pour sa beauté. On l'appelait
dans les milieux mondains de Pétersbourg, la "belle Créole"
ou la "belle Africaine". Il est également notoire que le
père de Nadine Hanibal, Joseph Hanibal, le turbulent troisième
fils du général nègre, était un bel
homme. A en juger par les portraits qu'on attribue à Abraham
Hanibal lui-même, l'on peut dire qu'il a été
lui aussi favorisé par la nature.
Selon
la plupart des biographes de Pouchkine, ses relations avec sa mère
furent mauvaises pendant toute sa jeunesse. Certains auteurs ont
cru pouvoir expliquer cette situation par le fait que Nadine Hanibal
"voyait sans plaisir certains traits héréditaires
de ses ancêtres abyssins [sic] poindre dans la physionomie
et le tempérament de son fils aîné. Le croisement
des races [ayant] été favorable à cette femme
entichée de littérature française et dont la
beauté a été immortalisée par Xavier
de Maistre. La nature aurait-elle pris sa revanche à l'endroit
de son fils aîné?" se demande Arminjon. Il n'est pas
exclu qu'en raison des préjugés défavorables
aux Noirs qui étaient courants en ce temps-là, celle-ci
ait voulu avoir des enfants "blancs" à l'image de certains
Noirs américains et Antillais. Situation dénoncée
par Frantz Fanon dans son ouvrage Peaux noires, masques blancs.
Pourtant, à en juger par une lettre de Nadine
Hanibal à sa fille Olga, la soeur de Pouchkine, en décembre
1834, celle-ci avait une attitude plutôt neutre vis-à-vis
de cette question : "ton frère aurait rêvé,
semble-t-il, que ton Bébé est noir comme Abraham Pétrovitch;
tu me disais qu'il n'est ni clair ni sombre; cela est plus vraisemblable
et plus naturel", écrivit-elle. (11)
La
double patrie pouchkinienne
Pouchkine
a grandi avec une double conscience identitaire. Bien entendu, il
était avant tout un Russe. Mais il n'oubliait jamais sa part
africaine dans la vie et dans son oeuvre littéraire. L'exemple
le plus frappant est le thème de la double patrie qu'il développe
dans son chef d'oeuvre poétique, le très célèbre
Eugène Onéguine qu'il commença à écrire
pendant son exil à Odessa dans le sud de l'Empire russe.
Le poète rêve de liberté, d'évasion et
envisage de se réfugier dans sa seconde patrie, l'Afrique,
où il pourra penser librement à sa première
patrie - la Russie - envers laquelle il éprouve des sentiments
contradictoires : souffrance et amour :
Aurai-je
un jour ma liberté?
Il est temps, grand temps : je l'implore
;
Au bord de mer j'attends le vent ;
Je fais signe aux voiles marines.
Sous le suroît défiant les flots,
Quand prendrai-je mon libre essor
Au libre carrefour des mers ?
Il faut fuir les bords ennuyeux
D'un élément qui m'est hostile
Et sous le ciel de mon Afrique
Sous les houles du Midi
Regretter la sombre Russie,
Où j'ai souffert, où j'ai aimé,
Où j'ai enseveli mon coeur. (12)
Le
célèbre écrivain russe Vladimir Nabokov a choisi
avec raison d'intituler cette strophe Abraham Hanibal.(13) Car ce
désir d'Afrique, peut-être même ce besoin d'Afrique
que ressentait Pouchkine en ces années d'exil et qu'il exprima
à travers ces beaux vers était un hommage à
Hanibal, l'aïeul africain qu'il n'eut pas le bonheur de connaître
et, à travers lui, à l'Afrique qui lui était
inaccessible.
Un
proche de Pouchkine rapporte cette phrase qu'il prononça
à propos de l'attitude bienveillante que manifestait seulement
à l'endroit du poète un serviteur d'origine asiatique
d'un de leurs amis communs : "L'Asie protège l'Afrique".(14)
Il est clair que Pouchkine se considérait aussi comme un
représentant de l'Afrique et qu'il s'identifiait à
l'Afrique. Ignorer cela c'est ignorer certaines motivations intérieures
de l'homme mais aussi de l'écrivain qu'il fut.
L'Afrique
fut toujours présente dans l'imaginaire des descendants du
fondateur de la lignée des Hanibal de Russie. Benjamin Pétrovitch
Hanibal, un oncle de Pouchkine, ayant appris qu'Olga, la soeur de
ce dernier, venait d'avoir un fils, lui adressa les mots suivants
(1834) : <<Inutile de décrire ma joie. Embrasse le
nouveau rejeton des Hannibal, ton Léon, lionceau pour l'instant,
de tout mon coeur et de toute mon âme, à l'africaine,
à la Hannibal [souligné par nous]. Ecris-moi vite
s'il te plaît pour me dire s'il ressemble aux Hannibal, je
veux dire si le petit Léon est un Négrillon à
la peau bien noire>>. En 1899, Anna Sémionovna Hannibal,
lointaine descendante de la lignée, fera part de son envie
d'Afrique : << Je regrette tellement de ne plus être
jeune et de ne pouvoir visiter le pays de mes ancêtres [l'Afrique]...mais
je dois dire que j'ai toujours été attirée
par le sud, la chaleur et le soleil.>> (15)
Boukalov, l'auteur russe dont les travaux ouvrent véritablement
la voie à la recherche de la dimension africaine dans la
vie et dans l'oeuvre de Pouchkine répond à ceux qui
en Russie sont exaspérés par cette question : <<
Non. Il n'est pas possible d'éviter de mentionner la lointaine
Afrique lorsque l'on parle de Pouchkine. Pas seulement parce que
Pouchkine attachait beaucoup d'importance à la branche africaine
de sa généalogie. Il y a aussi le fait que les sujets
africains sont présents dans l'oeuvre du poète à
toutes les étapes de sa création : des vers de lycée
à la poésie d'âge mûr. Je pense que le
moment est venu d'utiliser toutes les connaissances acquises dans
le domaine des Etudes de Pouchkine pour faire la lumière
sur cette question dans le calme et sans passion.>>

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