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ENTRE LA RUSSIE ET L'AFRIQUE : POUCHKINE, SYMBOLE DE L'AME RUSSE
par Dieudonné GNAMMANKOU in Diogène, n°179, juillet-septembre 1997
II

Abraham Pétrovitch Hanibal

Né en 1696 "sur les terres de [son] père dans la ville de Logone, (3) selon son propre témoignage écrit", Hanibal se retrouve vers l'âge de sept ans (1703) à Constantinople, la capitale de l'Empire ottoman. Un an plus tard, il est conduit clandestinement à Moscou à la Cour du tsar Pierre le Grand, le souverain réformateur de la Russie. Il deviendra le filleul de l'empereur qui le convertit à la religion gréco-orthodoxe russe et prend en charge son éducation au palais impérial. Compagnon d'armes de Pierre Ier, Abraham Pétrovitch devient un de ses confidents et proches collaborateurs. Dès lors, la Russie devint son pays d'adoption. Il y mènera une longue et prodigieuse vie de 1704 à 1781.

Eminent mathématicien, fortificateur et hydraulicien, A. P. Hanibal fut aussi un homme d'Etat, excellent diplomate, et un important chef militaire. Pendant de nombreuses années, tout le système de défense de l'immense Empire russe fut sous sa direction. Il fut décoré à plusieurs reprises par l'impératrice Elisabeth "pour son abnégation et son application". Figure importante de l'histoire du génie et de l'architecture militaires russes de son époque, il fut de ceux qui contribuèrent à diffuser en Russie l'oeuvre de Vauban, son célèbre prédécesseur français.

Dans le domaine des mathématiques, il publia un ouvrage et accomplit pendant plusieurs années un travail pédagogique de première importance. Auteur du traité, Géométrie practique, en 1725-1726 (350 pages), il fit oeuvre de pionnier en Russie puisque le premier traité de Géométrie publié en langue russe, la Géométrie de von Birkenshtein et Antony Erst, date de 1708.

Après un séjour de plusieurs années en France où il avait obtenu son brevet d'ingénieur et le grade de capitaine, le tsar confia à Hanibal l'administration de son cabinet privé et le chargea d'enseigner les mathématiques aux jeunes nobles russes inscrits dans les écoles techniques de Moscou et Pétersbourg. Plus tard, l'impératrice Anna Ivanovna l'envoya à Pernov (Estonie) pour former les futurs ingénieurs de l'école militaire locale. Hanibal fut également le professeur de géométrie et de fortifications du tsar héritier Pierre II qui régna de 1727 à 1730.

Dans le domaine du génie militaire (fortifications, artillerie, hydraulique, architecture, traductions techniques), son activité fut multiple. Auteur dès 1726 d'un autre volume sur les Fortifications, il en enseignera l'art, sera traducteur principal au palais impérial, chargé du contrôle des traductions d'ouvrages scientifiques et techniques du français en russe. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il sera le grand fortificateur de la Russie. Il fit preuve d'innovation à la fois dans le domaine technique et pédagogique. Il est par exemple connu pour avoir introduit l'enseignement de l'architecture civile dans les écoles d'ingénieurs. Il fut aussi le premier en Russie à utiliser la technique du dallage pour restaurer les forteresses.

Pendant quelques années, il fut chargé du contrôle des programmes de formation des écoles de génie militaire et d'artillerie. A ce titre, il fut un des fondateurs de la première école unifiée du génie et de l'artillerie de Pétersbourg (1758).

Chef du corps des ingénieurs, il a dirigé tous les grands travaux. Ce qui lui valut d'être reconnu par tous comme "un spécialiste irremplaçable". Ainsi, en 1755, lorsque Elisabeth Pétrovna, impératrice de Russie, le nomme gouverneur de la province de Vyborg, près de la frontière finlandaise, le Collège de Guerre, la plus haute instance militaire du pays, s'empresse de demander à l'impératrice de laisser "le général-lieutenant et chevalier Hanibal rester comme auparavant au Corps des Ingénieurs...puisque monsieur le général-lieutenant et chevalier commande tout le Département des Ingénieurs et a à sa charge toutes les affaires relatives à ce Corps, de même que la situation du personnel du Génie..."

Pendant une vingtaine d'années et jusqu'à sa retraite, il occupera les plus hautes fonctions militaires : commandant en chef de la province estonienne, directeur des travaux de fortifications du Nord-Ouest et de l'Ouest de la Russie (Cronstadt, Pétersbourg, Schlüsselbourg, Riga, Pernov), du Sud de la Russie (Novosserbsk, Slavianoserbsk, Elisabethgrad), d'Ukraine (Kiev), de Sibérie occidentale (Tobolsk-Itchimsk)...Président de la Commission chargée de l'études de l'état de forteresses russes à partir de 1757. Il fut aussi le directeur principal du canal de Ladoga et de la Commission des travaux de Cronstadt et du port de la Baltique.

A la tête du système de défense de l'Empire russe, l'Africain de Russie parcourra le pays pour construire des places-fortes. Dans les années 1750, lorsqu'il apparut nécessaire de renforcer la défense des régions du sud de la Russie des attaques des Tatars et des Turcs, Hanibal décida de construire la forteresse Ste Elisabeth, pierre défendue par six bastions, dont il posa lui-même la première. En 1764, une petite ville (Elisabethgrad, devenue Kirovograd pendant l'époque soviétique) sera construite à l'emplacement de la forteresse. Un siècle plus tard, Elisabethgrad était devenue le "principal quartier militaire des colonies russes sur la rive orientale du Bug... occupée par un corps considérable de cavalerie." De nos jours, Kirovograd est une ville ukrainienne moyenne de 263 000 habitants.

Pendant les années 1740, Hanibal s'était vu confier des missions diplomatiques en Finlande. Nommé en 1743 par l'impératrice Elisabeth chef de la Commission russe de délimitation des frontières avec la Suède, il était chargé "de fixer sur le terrain le passage de la frontière de l'Etat par la ligne la plus avantageuse sur le plan militaire et d'indiquer les lieux où seront construites les futures fortifications indispensables à la défense de la frontière".

En 1759, il atteignit les sommets de la hiérarchie militaire lorsqu'il fut promu général en chef d'armée.

Un exemple pour la société russe de son époque

Chef militaire, bâtisseur infatigable, le général Hanibal ne resta pas indifférent à la misère dans laquelle vivaient les milliers d'ouvriers qu'il employait sur ses chantiers. En 1755, il fonda un hôpital pour les ouvriers du canal de Cronstadt. Un an plus tard, il créa une école pour les fils d'ouvriers et de maîtres ouvriers qui traînent dans les rues de Cronstadt. Deux des promus de cette école fabriquèrent l'une des premières machines à vapeur de la flotte russe.

Au milieu du siècle, alors que le servage était en plein essor en Russie, Abraham Pétrovitch, riche seigneur, allégea les dures conditions de vie des centaines de serfs de ses différents domaines en interdisant la punition corporelle et leur exploitation abusive. A cette époque, les propriétaires terriens traitaient leurs serfs comme des bêtes. Hanibal, qui n'hésitait pas à défendre publiquement les intérêts des paysans russes et estoniens, était devenu populaire aux yeux de ces derniers qui le considéraient comme un généreux maître.

Après un premier mariage qui fut un véritable désastre, Abraham Hanibal connut une belle et longue histoire d'amour avec sa seconde épouse, Christine-Régine de Schoëberg, issue de la noblesse suédoise. Ils vécurent heureux pendant près d'un demi-siècle et eurent une nombreuse progéniture. Un de leurs fils, Joseph Hanibal, qui fut capitaine d'armée, est l'un des plus célèbres grands-pères de Russie car son unique fille Nadine, née d'un mariage mouvementé avec Marie Alexéevna Pouchkine, donna naissance à Alexandre Pouchkine.

C'est ainsi que le filleul du grand empereur russe Pierre Ier devint le bisaïeul du grand écrivain russe Alexandre Pouchkine.

 
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