Alexandre
Pouchkine
Né
en 1799 à Moscou, Alexandre Serguéïévitch
Pouchkine, - le fondateur de la langue poétique et de la
langue littéraire russes (Bélinski, Tourguéniev),
le premier des Russes (Dostoïevski), le premier poète-artiste
russe (Bélinski), le modèle originel de l'identité
russe (Grigoriev), phénomène extrêmement rare
et, peut-être unique de l'esprit russe (Gogol), le soleil
de la conception intellectuelle russe du monde (Dostoïevski)-
était d'ascendance africaine. Sa mère Nadine Hanibal
était la petite-fille du "Nègre de Pierre le Grand",
Abraham Pétrovitch Hanibal qui fut victime au début
du XVIIIe siècle de la Traite des Noirs vers l'Empire ottoman.
Mais
Pouchkine n'est pas le seul écrivain européen issu
d'un métissage euro-africain engendré par la traite
négrière. Un de ses célèbres contemporains
français, Alexandre Dumas, était le petit-fils de
Césette Dumas, une esclave noire de Saint-Domingue, qui devait
probablement être, selon l'historien suisse Debrunner, d'origine
yorouba ou dahoméenne.
Le
cas de Pouchkine qui est ici l'objet de notre propos semble pour
le moins inattendu puisque la Russie où il est né
ne fut pas parmi les puissances européennes esclavagistes.
Mais il y eut une "route de l'esclave" de Constantinople vers Moscou
à travers laquelle un faible mais régulier trafic
d'enfants africains fut organisé de la fin du XVIIe au début
du XXe siècle. (1)
Lorsqu'on
étudie de près la présence africaine en Europe
liée à la traite des Noirs, il apparaît que
des Africains furent disséminés sur tout le continent
européen y compris dans des pays qui ne furent pas mêlés
au commerce des esclaves africains. Et que quelques un d'entre eux
ou leurs descendants connurent une véritable réussite
sociale. Ainsi en Pologne, par exemple, Georges Bridgetower, né
au XVIIIe siècle d'un mariage entre un Africain et une Polonaise
d'origine allemande, devint un grand violoniste.
L'histoire
de la présence des Noirs en Europe pendant la période
de la traite négrière mérite d'être connue.
Car s'il s'agit avant tout d'un aspect non négligeable de
l'histoire de la diaspora africaine, c'est aussi un pan de l'histoire
européenne qu'ignorent la plupart des Européens contemporains.
Quant aux Africains, savent-ils par exemple que depuis 1977, un
Musée consacré à l'Africain du XVIIIe siècle,
A. P. Hanibal, existe en Russie à Petrovskoé (région
de Pskov)?
De
tous les Africains qui vécurent en Europe au XVIIIe siècle,
A. P. Hanibal fut celui qui exerça les plus hautes responsabilités.
Certes, le philosophe Anton Amo (1707-?), originaire du Ghana actuel,
auteur de plusieurs livres, fut conseiller d'Etat à Berlin.
Adolphe Badin (1760-1822), secrétaire à la Cour de
Suède. Et à Vienne, en Autriche, un autre Africain,
Angelo Soliman (1731-1796), fut le précepteur du fils du
prince Franz Joseph du Liechtenstein. A Londres, Olaudah Equiano
(1755-1797), importante figure du mouvement abolitionniste, fut
en 1789 l'auteur d'une autobiographie qui fut un véritable
succès d'édition (neuf éditions de son vivant).
Mais malgré les succès et la popularité qu'ils
connurent, il faut reconnaître avec Léonid Arinshtein
"qu'aucun autre Africain au XVIIIe siècle ne reçut
autant de marques d'honneur en Europe" qu'Abraham Pétrovitch
Hanibal, le protégé noir de Pierre le Grand, en Russie.
Trafic
d'esclaves noirs vers la Russie
De
la fin du XVIIe siècle au début de la Révolution
russe de 1917, des esclaves africains, en général
des enfants, étaient achetés depuis Tripoli ou Constantinople
(Istanbul) par des marchands ou diplomates russes et amenés
en Russie. Czeslaw Jesman qui s'est intéressé à
la filière de Tripoli explique que les esclaves "étaient
achetés par les consuls de Russie à Tripoli, baptisés
sur le champ à l'Eglise russe orthodoxe, et envoyés
à St. Pétersbourg où, en leur qualité
de nouveaux convertis, ils étaient affranchis et engagés
à vie au service impérial. En règle générale,
la durée de leur service était de 25 à 30 ans".(2)
Ils devenaient pages à la Cour ou soldats de la garde impériale.
Certains servaient dans des familles de la haute aristocratie russe.
Cependant,
ce trafic ne fut pas numériquement important : rien de comparable
par exemple avec les milliers d'Africains qui, du fait de l'esclavage,
eurent à vivre en Angleterre, en France ou dans d'autres
pays européens impliqués, eux, à la même
époque, dans la traite négrière. Cette faible
présence africaine en Russie serait restée probablement
inaperçue si l'un des enfants victimes de ce trafic n'était
pas devenu un personnage historique russe. Il s'agit d'Abraham Pétrovitch
Hanibal, personnage au destin extraordinaire, qui fut une des personnalités
les plus instruites de la Russie du XVIIIe siècle.

|