Soif
d'harmonies, de
Caraïbe et de vie
Là
où il y a eu création de modernité c'est là
où l'Afrique est intervenue. Daniel Maximin
<<Pour édifier un nouveau monde/ tous les désespoirs
sont permis>> ("Parole due"). <<Nous /
orphelins nés muets / écrasés d'ombre et de soleil
/ musiciens sans les racines / avec dans le sang la sève improvisée
/ nous avons recréé / la liberté / dans les violons
du marronnage / et la partition des tambours / la liberté / et
l'harmonie/...>> ("Biguine Réflexions").
La
poésie a toujours accompagné les écrits de Daniel
Maximin, romancier et essayiste français, originaire de la Guadeloupe.
Mais L'Invention des désirades est son premier recueil
de poèmes. Peu prolifique, - il n'a écrit en vingt ans
que trois romans (L'Isolé soleil, 1981; Soufrières,
1987; L'Ile et une nuit, 1996), tous parus au Seuil, et ce dernier
ouvrage -, il reste malgré tout l'un des écrivains
majeurs que les Antilles aient révélé au monde.
<<L'écriture
de Maximin se différencie de l'écriture de ses prédécesseurs
ou de certains de ses contemporains>>, écrit Christiane
Chaulet-Achour dans La trilogie caribéenne de Daniel Maximin,
(Karthala, 2000). Polyphonie,
ouverture et modernité sont les thématiques maîtresses
d'une oeuvre en prose et en vers
riche en inspiration poétique et sonorités musicales.
Sa réflexion prend sa source dans un dialogue de cultures où
se mêlent l'Afrique, l'Europe et la Caraïbe.
Pour Maximin, la modernité fait partie de la tradition.
Elle est née de l'improvisation. Ainsi en a-t-il été
de la musique ou de la littérature des Noirs d'Amérique.
Le maître n'attendait de son esclave musicien qu'une répétition
parfaite de la musique qu'il aimait. Or, explique Maximin, l'esclave
qui avait atteint ce niveau de perfection voulait pousser sa réflexion
à un degré encore plus élevé. Il lui fallait
aller plus loin que l'Occident. Cette étape supplémentaire,
qu'il appelle "l'irrespect de la partition", a permis à
l'esclave musicien de métisser Mozart et l'Afrique, le
violon et le tambour. Au lieu de casser le violon ou de le renier, au
lieu de rester prisonnier en étant un simple interprète,
il crée l'improvisation qui est connaisance et dépassement.
Il transforme l'obligation qui lui imposée par l'Européen
aliéné et esclavagiste en mode d'expression libre. Il
trouve un moyen créateur, nouveau, épanouissant pour exprimer
sa douleur, sa souffrance, l'enfer, le malheur. L'esclave fera la même
chose de la poésie, du conte, de la danse. Le chanteur, le poète,
le conteur, le danseur sont des modèles de résistance
pour les esclaves dans leur processus de libération.
L'espace culturel de la Caraïbe qui est un lieu de synthèse,
est d'abord un lieu de liberté. Dans le domaine de la littérature,
l'écrivain est libre, il n'a pas de maître : il n'existe
pas d'école littéraire pour imposer tel ou tel style;
pas de texte d'écrivains fondateurs demandant aux jeunes de suivre
telle ou telle voie. Maximin insiste sur cette particularité,
lui qui refuse toutes sortes de clôtures. L'Invention des désirades
est donc une oeuvre ouverte sur le monde.
Divisé en trois chapitres, Ailes/Iles/Nous, symboles respectifs
de la création, du Nouveau monde et de l'amour, ce magnifique
ensemble poétique s'achève sur un long poème final
qui reprend l'histoire des poètes et de la poésie, "Sauf
le dernier poème". On y retrouve ses amis algériens
morts, Djaout et Mimouni, "sentinelles d'Aphrodite
au Parc des libertés; Sony Labou Tansi, "frère-congo
homme mal brisé"; Rabéarivélo, "vie
puisée sur ses réserves de mort / poète anté-néant
sur un lit de feuilles aliénées"; Robert Desnos,
"veilleur mal réveillé, fané avec une dernière
rose à l'ouverture du camp"; ou encore Billie Holliday,
" la voix violée jamais coupée / voix désirée
jamais fécondée".
Le travail d'écriture de Daniel Maximin consiste d'abord à
exprimer la poétique de la vie. Cette vie qui nourrit l'oeuvre
comme l'imaginaire nourrit le réel. La lecture de L'Invention
des désirades crée une soif poétique, une soif
d'harmonies, une soif d'îles recréées, une soif
de vie. Elle nous rappelle aussi que bien qu'étant un terreau
fécond pour la musique et la littérature, les Antilles
n'ont curieusement produit que très peu de grands poètes.
Après Aimé Césaire, Léon Gontran-Damas
et Guy Tirolien, Daniel Maximin s'affirme comme l'une des grandes
voix de la poésie antillaise contemporaine.
Dieudonné
Gnammankou