Durant
tout le XXe siècle, aucun historien français n’a cherché à écrire
une biographie du général Dumas qui fut pourtant l’un des plus brillants
officiers-généraux de l’armée française. Pourquoi l’avait-on oublié
en France depuis 1897, année de la parution du livre d’Ernest d’Hauterive,
Un soldat de la Révolution : le général Alexandre Dumas ? Mystère.
Heureusement, depuis
la mi-septembre 2002, les francophones passionnés de biographies pourront
enrichir leurs bibliothèques avec le magnifique ouvrage de 250 pages
que l’écrivain français Claude Ribbe a consacré au général Dumas.
Agrégé de philosophie, Ribbe mène depuis plusieurs années des recherches
sur la situation des « gens de couleur » en France sous
l’Ancien Régime. Cela l’a amené à s’intéresser notamment au destin
de personnalités françaises d’origine africaine et caribéenne comme
le général Dumas et le chevalier de Saint Georges, célèbre compositeur
et escrimeur métis du XVIIIe siècle. Le 5 octobre dernier à Villers-Cotterêts
–ville natale de l’écrivain Alexandre Dumas-père - où il était venu
présenter son livre, Ribbe a annoncé qu’il préparait pour l’année
prochaine une biographie de Saint Georges.
Alexandre Dumas, le
dragon de la reine, est un récit passionnant au style alerte
qui se lit d’une traite et qu’il faudrait absolument mettre entre
toutes les mains. C’est le fruit d’un excellent travail de recherche
historique qui ouvre de nouvelles pistes et qui nous révèle les multiples
facettes de la vie du célèbre général qui fut admiré par Bonaparte
avant d’être haï par lui.
Le plus grand des
Dumas
« Le plus grand des Dumas, c’est le
fils de la négresse, c’est le général Alexandre Dumas de La Pailleterie,
le vainqueur du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, le héros de Brixen.
Il offrit soixante fois sa vie à la France, fut admiré de Bonaparte
et mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d'oeuvre auquel
il n'y a rien à comparer» a dit en 1906 Anatole France dans un vibrant
hommage rendu au père de l’auteur des Trois mousquetaires.
Fabuleux destin en effet que fut celui de
cet enfant métis né esclave en 1762 à Saint Domingue, et qui allait
devenir 31 ans plus tard général de division de l’armée française
et commandant en chef de l’armée des Pyrénées ! Son père, Alexandre-Antoine
Davy de la Pailletterie, un petit planteur blanc de noble origine,
était venu chercher fortune dans la plus riche île française des Antilles,
et s’était mis en ménage avec Césette, une ravissante Négresse déportée
d’Afrique avec qui il eut quatre enfants.
Rentré définitivement en France en décembre
1775, le marquis fait venir un an plus tard son fils préféré Thomas-Alexandre
laissant au bourg Jérémie, à Saint Domingue, Césette et leurs autres
enfants, Adolphe, Jeannette et Marie-Rose. Le jeune Thomas découvre
alors la trépidante vie parisienne, se lie d’amitié avec un autre
métis, le chevalier de Saint George. En 1792, les deux hommes serviront
dans le même corps d’armée, la Légion franche des Américains, composée
d’Antillais et d’Africains, dirigée par le chevalier. C’est que dès
1786, Thomas-Alexandre Davy de la Pailletterie, qui avait annoncé
par défi à son libertin de père qu’il allait se faire tout seul un
nom, s’était engagé pour huit ans au régiment des dragons de la reine
sous le nom de guerre de Dumas, pris à sa mère africaine. Grand et
bel homme, il mesurait alors « un mètre quatre-vingt-cinq »
avait « des cheveux et sourcils noirs crépus, un visage ovale,
plein et brun, une petite bouche, des lèvres épaisses. »
En 1789, la Révolution française éclate
apportant beaucoup d’espérances aux Français mais ouvrant la voie
à une ère interminable de violence : c’est la guerre civile et
la guerre avec les pays voisins qui veulent restaurer la royauté.
Le dragon Dumas s’illustrera par de nombreux exploits sur les champs
de bataille en France et à l’étranger et deviendra très vite général
de cavalerie, autrement dit le plus haut gradé afro-antillais de l’armée
française en métropole. Quand on pense qu’en 2002, plus de deux siècles
après, le haut commandement de l’armée française ne compte aujourd’hui
à notre connaissance aucun officier général antillais ou d’origine
africaine !
Le lecteur découvrira dans le livre de Claude
Ribbe tous les formidables exploits militaires du général Dumas et
sa belle histoire d’amour avec une jeune provinciale française, Marie-Louise
Labouret qu’il épousera à une époque où la législation française était
peu favorable – c’est le moins que l’on puisse dire -aux mariages
mixtes. L’un des mérites de l’auteur est d’avoir mis en exergue l’absurdité
des différentes lois régissant le statut des Noirs et autres hommes
et femmes de couleur vivant en France. Si l’amour n’avait pas été
le plus fort, le général et son épouse Marie n’auraient pas dû avoir
le fils célébré dans le monde entier cette année à l’occasion du bicentenaire
de sa naissance. Le 20 mai 1802, deux mois avant la naissance de l’auteur
du Comte de Monte Cristo, Napoléon Bonaparte rétablissait l’esclavage
aboli en 1794 par la Révolution et le 2 juillet, le territoire français
était interdit aux Noirs et sang-mêlés !
En lisant le récit des
dernières années de la vie le général Dumas, on ne peut qu’être outré
par les nombreuses injustices dont il fut victime. Voici ce qu’en
dira sa veuve Marie-Louise : « Le brave général Dumas, que
le sort des combats avait respecté, périt dans la misère et le chagrin,
sans aucune décoration [ni] récompense militaire, victime de la haine
implacable de Bonaparte et de sa propre sensibilité.»
Claude Ribbe souhaitait de tout
cœur que le président français remette à titre posthume la légion
d’honneur au général en reconnaissance des services qu’il a rendus
à la République française. Mais Jacques Chirac vient de lui répondre
par la négative, la législation française n’autorisant plus l’attribution
de la légion d’honneur à titre posthume… En espérant que l’Etat français
paie un jour ou l’autre sa dette au général Dumas, disons à Claude
Ribbe que le brillant et vivant portrait du héros de Brixen qui se
dégage de son livre reste l’un des meilleurs hommages que l’on pouvait
rendre à ce dernier.
Dieudonné Gnammankou