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Notre critique :
Le Briseur de jeu, roman d'Eugène Ebodé, Paris, Editions Moreux, 2000

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Un roman plein de vie et d'humour
par Alémian Dagan

"Au Pays des Crevettes, dire l'histoire était un crime. La vérité n'était que camouflage et accommodement avec l'idéologie unitaire". Mais voilà qu'Eugène Ebodé, un ancien footballeur exilé à Marseille, décide de "briser le silence" et "d'ouvrir la boîte des vérités". A quelle fin ose-t-il se risquer à ce jeu dangereux? Le lecteur le saura à la fin de ce roman passionnant et plein de rebondissements.

Football et pratiques magico-érotico-criminelles

Le briseur de jeu, paru dans la nouvelle collection "Archipels littéraires" (Editions Moreux), dirigée par Jacques Chevrier, est dans une large mesure un livre autobiographique. Il retrace l'itinéraire du mordu de football que fut l'auteur camerounais, Eugène Ebodé, dans sa jeunesse. Mais c'est avant tout une fiction dans laquelle le narrateur-gardien de buts (ou du temple ?) y dénonce les violences des esprits chauffés à blanc, les passions, les irrégularités, les pratiques magico-érotico-criminelles qui entourent la préparation d'une finale dont les enjeux dépassent les joueurs.

Nous sommes en 1985, à une semaine du match qui doit opposer la Dynamite de Douala aux Dromadaires de Maroua. A Douala où joue Ebodé, la situation se dégrade, "des énormités sont commises, un incendie couve"… La tension qui prévaut dans la ville transforme le futur événement sportif en conflit régional aux allures revanchardes. C'est le Nord contre le Sud. Un vent de folie incontrôlable souffle dans les esprits.

Chilane, la petite amie d'Ebodé, pressent le danger. Mais ses avertissements n'arrêteront pas le "grand orage" qui se prépare: les catastrophes se succèderont les unes après les autres entraînant des vies humaines. Les théories fumeuses et l'irresponsabilité criminelle des dirigeants du club "sudiste" causeront de terribles dégâts, notamment, la noyade de dizaines de supporters lors d'une tragique séance de purification dans le fleuve Wouri. Et Kéru le médiateur, homme des situations délicates et ancien capitaine de l'équipe, en fera lui aussi les frais. Il sera donné pour mort…

Douala la "frondeuse"

Douala la "frondeuse" devient alors une marmite en pleine ébullition. Dans les bars, à la plage, au port, dans les rues, partout, l'excitation est à son comble. C'est donc avec une grande inquiétude que la ville apprend que les joueurs menés par le gardien Ebodé, ont refusé de s'entraîner. Les joueurs auraient-ils été ensorcelés par les puissants marabouts du Nord à la solde des Dromadaires? Ou bien les avait-on achetés?

En réalité, les hommes de la Dynamite voulaient tout simplement savoir la vérité sur l'étrange disparition de Kéru. Mais c'était sans compter sur les vertus manipulatoires du président du club, le très vénéré Mouss, qui a plus d'un tour dans son sac. Les joueurs rebelles ont vite fait d'oublier Kéru pour "s'occuper d'abord du cul" de onze créatures affolantes dépêchées en toute hâte pour les mettre "hors d'état de penser". Avec succès mais aussi avec des frustrations.

Sanglante finale

Le dimanche de la finale, les voici donc "prêts à botter le cuir" face aux Dromadaires au stade de la capitale surnommé la "bouilloire". Les tribunes surchauffées sont surchargées de supporters endiablés venus de tout le pays. Mais un premier incident, une rocambolesque histoire de "sang sur les mains" retarde le début du match. Sans le savoir, quelqu'un avait commis un crime d'Etat en portant "atteinte à l'honneur" du président du Pays des Crevettes. L'armée dut intervenir et on fusilla séance tenante, mais dans le plus grand secret, le malheureux qui s'avéra être l'arbitre de la rencontre. Les pages du roman où Ebodé raconte cet épisode tragi-comique sont truculentes.

La finale débute seulement quand le président en donne l'ordre. Après une première mi-temps sans but marqué, la seconde partie reprend dans l'effervescence. C'est alors que la "bouilloire" devient l'enfer. Dans un vacarme assourdissant, les tribunes populaires s'effondrent l'une après l'autre, faisant des ravages parmi les spectateurs. Le match est interrompu. Quelques jours après le drame, les joueurs apprennent que le chef de l'Etat, sous le couvert de la Fédération, a refusé qu'il soit rejoué.

Sitoé au secours de l'Afrique

Le Briseur de jeu est un roman plein de vie et d'humour. L'auteur ne se prive pas de jouer avec certains clichés qu'il caricature à l'extrême en usant parfois d'un style très cru, en particulier, ceux récurrents sur la prétendue sexualité débordante des Africains. Mais derrière la métaphore du match qui est ici symbole de la vie, Eugène Ebodé invite les Africains à se ressaisir pendant qu'il est encore temps. Il prône la fin de la confrontation inutile et stérile, parfois même stupide au profit d'une nouvelle approche plus intelligente dans les rapports entre les hommes. Un terme doit être mis au "piétinement" mais aussi à la "veulerie".

Pour arrêter le jeu stupide et suicidaire dans lequel nous sommes tous engagés et pour mettre fin aux "liens sordides et alliances cupides" de ceux qui nous gouvernent, Ebodé fait appel à la sagesse d'une figure mythique de l'histoire africaine, Sitoé la reine casamançaise. Si elle apparaît dès le début puis au cours du récit, c'est parce qu'elle préfigure "le briseur de jeu" qui doit aider l'Afrique à renaître et à tout reprendre. Car le match doit être rejoué, à tout prix, mais dans d'autres conditions:

Il m'importe aussi de rugir parce que j'ai vu en toi, Sitoé, le furoncle géant planté dans la gueule gloutonne des vipères… Je fulmine parce qu'il est temps de casser les vieux pots. Nous n'avons plus de prosternations comiques à faire devant les pères, devant les mères, devant les oncles, devant les vieux chantant la "négraille" qui ne graille plus depuis plus de cinq siècles.

Ebodé contre Hampaté Bâ et Birago Diop

Ebodé qui se veut aussi polémique, attaque certaines idées reçues. Il n'hésite pas à affronter des monstres sacrés de la pensée africaine tels que Amadou Hampaté Bâ ou Birago Diop. Le vieillard, écrit-il, n'est pas forcément une bibliothèque pleine de sagesse car "je connais tant de vieux cons" qui ne "rugissent plus". On doit aussi écouter les jeunes sinon…
L'écrivain camerounais clame par ailleurs, qu'il est temps de ne plus "courber la tête" devant l'affirmation de Birago Diop pour qui "les morts ne sont pas morts" :

Quoi? Cette mort, que nos croyances animistes récusent, n'a-t-elle pas eu pour résultat paradoxal d'ôter toute saveur à la vie? En niant la mort, nous cultivons l'hypothèse hasardeuse de l'inachèvement de l'existence. Cette hypothèse est sans issue. Elle a amoindri notre volonté de combat…. Non, les morts sont bien morts! Oncle Birago, ton poème jadis acceptable, est aujourd'hui obsolète.

Alémian DAGAN, ©gnammankou.com

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Il n'y a pas de littérature sans ratures par Eugène Ebodé, écrivain camerounais

Prochain roman à paraître d'Eugène Ebodé : La dette du père
En exclusivité sur le site Gnammankou.com, lisez le Second chapitre
de La dette du père,
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