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LES AFRICAINS EN
EUROPE AVANT LE XXe SIECLE
Dieudonné Gnammankou*
Il est impossible de dater les premières migrations de l'Afrique
vers l'Europe. En fait, aussi loin que l'on peut remonter dans l'histoire
de l'Europe, de l'époque antique au Moyen Age, l'on trouve
des témoignages d'une présence africaine.
Au VIIIe siècle, avec la conquête musulmane de l'Europe
du Sud, la population noire devient plus nombreuse et plus visible
: ce sont des soldats ou des mercenaires mais aussi des chefs militaires.
Au IXe siècle commence la traite transsaharienne de captifs
africains vers le monde arabo-musulman, de la Méditerranée
à l'Euphrate. Une main d'uvre servile africaine sera
ainsi périodiquement acheminée vers les ports européens
riverains de la Méditerranée. Dans les actes notariés,
dès cette période, apparaissent des références
à la couleur de la peau des esclaves achetés ou vendus.
Il faut cependant avoir à l'esprit que les Noirs ne sont
pas les seuls à être vendus comme esclaves en Europe
à cette époque. Jusqu'au XV et XVIe siècle
au Portugal, pour ne citer que ce pays, il y avait parmi les esclaves
des Blancs, en particulier des Européens de l'Est, des Juifs
et aussi des Arabes. Mais progressivement les Noirs esclaves jusque
là minoritaires deviennent plus nombreux.
On estime que de 1450 à 1500, entre sept cents et neuf cents
prisonniers africains étaient vendus chaque année
dans les ports et villes du Portugal. Mais au XVIIe siècle,
ils sont plus de cent mille à vivre dans les villes et les
campagnes portugaises. Rien qu'à Lisbonne on estime qu'ils
sont 10 470 en 1620. Un nombre non négligeable était
cependant libre car il existait des procédures d'affranchissement
ou de rachat de la liberté. Au total, on estime à
environ cent cinquante mille le nombre de Noirs présents
dans la péninsule ibérique à compter du XVIe
siècle .
Extension de la présence noire à toute l'Europe
:
De Lisbonne située sur la côte atlantique de l'Europe
à l'Oural dans l'empire russe, les Africains sont partout
: en Espagne, au Portugal, en France, en Angleterre, en Hollande,
en Allemagne et dans les pays scandinaves. En Europe ottomane (Bosnie,
Serbie, Monténégro...) et dans l'Empire russe. Sait-on
par exemple, qu'une petite communauté africaine "de
langue haoussa existe encore dans l'ex-Yougoslavie" à
Ulcinj au sud-ouest du Monténégro? Ivo Andric (prix
Nobel de littérature en 1961) rappelle l'histoire d'un de
ces Africains dans son roman Sur le pont de la Drina (1945).
Ambassades africaines en Europe : de nombreuses missions diplomatiques
ont été envoyées par des rois africains en
Europe. Par exemple, en 1670, le roi Kpayizonoun d'Allada, Dahomey
(Bénin), a envoyé son homme de confiance, don Mateo
Lopez en France. Lopez est arrivé à Dieppe le 3 décembre
1670, en compagnie de ses trois femmes, de trois de ses fils, d'un
trompettiste et de quatre serviteurs. A Paris, il a été
reçu par Louis XIV aux Tuileries le 19 décembre1670.
De nombreux corps de troupes et la garde d'honneur avaient été
mobilisés pour l'accueillir. L'ambassadeur et sa suite furent
logés dans le somptueux hôtel de Luynes. Il proposa
à Louis XIV une alliance commerciale avec le roi d'Allada.
Cette mission fut interprétée en France comme un hommage
de l'Afrique au Roi-Soleil.
L'impact de la traite négrière atlantique
Du XVIe au XIXe siècle, le développement de la traite
négrière vers les Amériques est à l'origine
d'une arrivée plus importante d'Africains en Europe surtout
via l'Amérique mais aussi directement de l'Afrique vers l'Europe.
En dehors des esclaves, il y a également des Noirs libres.
Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, de jeunes Africains
sont envoyés en France ou en Angleterre par leurs familles
pour faire des études, recevoir une formation militaire ou
tout simplement pour apprendre la langue française ou anglaise
et retourner chez eux. Par ailleurs, des Noirs libres quittaient
parfois les colonies pour s'installer en métropole ou y envoyaient
leurs enfants pour études.
En France, on dénombre en 1738 quelques quatre mille esclaves
noirs bien que les lois interdisent l'esclavage sur le sol français.
Vers la fin du XVIIIe siècle, ils sont environ une dizaine
de milliers auxquels il faut ajouter quelques milliers de Noirs
libres. Un millier d'entre eux servent dans l'armée, dans
le Bataillon de Pionniers Noirs - créé sur arrêté
de Bonaparte en 1802 - et rebaptisé en 1806 le Régiment
Royal Africain.
En Angleterre en 1787 environ vingt mille Noirs vivent à
Londres. Ils sont nombreux dans l'armée, en particulier dans
le Royal Fusiliers.
Combattants de la liberté : les droits des Noirs en Europe
Au XVI et XVIIe siècle au Portugal et en Espagne, les esclaves
africains se regroupent en fraternités religieuses et en
associations culturelles. Ils créent des institutions de
défense de leurs droits, de rachat de leur liberté
et pour la protection des esclaves en fuite.
Etant donné que la législation interdisait la pratique
de l'esclavage sur le sol anglais, français ou hollandais,
les esclaves qui accompagnaient leurs maîtres en métropole
n'hésitaient pas à intenter des procès à
ces derniers. Le cas le plus célèbre est celui de
James Somerset qui a gagné en 1772 un procès contre
son maître.
En France, des Noirs de condition servile qui avaient épousé
des Françaises réclamaient et obtenaient parfois leur
liberté malgré l'opposition farouche des lobbies de
colons. Dès 1716, le maire de Nantes réclame l'interdiction
aux Noirs d'épouser des Françaises. Le Conseil Royal
d'Etat expose alors la position du gouvernement dans un Edit d'octobre
1716 sur l'entrée des Noirs en France. D'importantes concessions
sont faites aux colons. Le mariage mixte n'est pas interdit mais
il subit de sérieuses restrictions : aucun esclave ne peut
se marier sans le consentement de son maître. Et si le maître
consent, l'esclave doit être libéré aussitôt.
Mais la Déclaration de 1738 finira par supprimer le droit
de l'esclave de se marier en France même avec l'accord du
maître.
Les Noirs libres d'Europe furent les premiers à dénoncer
l'iniquité de l'esclavage ainsi que l'aberration des préjugés
raciaux. A l'exception du théologien Jacobus Capitein, un
Africain diplômé en 1742 de l'Université de
Leyde, qui fit l'apologie de l'esclavage. Selon lui, l'état
de servitude n'était pas en contradiction avec la liberté
chrétienne!
Les Noirs libres ont aidé à réveiller les consciences
européennes en apportant une contribution politique directe
au mouvement abolitionniste. En Angleterre, Olaudah Equiano, ancien
esclave, publia en 1789 son autobiographie, The Interesting Narrative
of Olaudah Equiano..., révélant les horreurs de la
traite négrière et de l'esclavage. Déjà
en 1729, le philosophe africain de Halle (Saxe), Anton Amo, avait
présenté un texte sur un sujet au titre prémonitoire
: Du Droit des Noirs en Europe (1729).
Préjugés raciaux
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble bien
que les Noirs avaient plus de droits en Europe avant la proclamation
des droits de l'homme. Au XVIIIe et au XIXe s., on assiste à
une dégradation de leurs droits en Europe et à une
véritable régression dans les Amériques : en
France, un décret royal de 1777 interdit l'entrée
du territoire aux Noirs et aux mulâtres libres et esclaves
en raison d'un manque chronique de main d'oeuvre dans les colonies.
En 1778, un autre décret interdit les mariages entre Noirs
(libres ou esclaves) et Blancs en France. Après la libération
de St Domingue par les esclaves environ six mille colons français
retournent en métropole où ils vont mener une véritable
guerre contre les Noirs. Ainsi, la France qui avait été
la première à abolir l'esclavage en 1794 peu après
la Révolution le rétablit en 1802 sur décision
de Bonaparte.
En Angleterre à la même époque, au lieu de mener
une véritable politique d'intégration de la population
noire qui vit dans des conditions misérables, on préfère
les faire partir en Sierra Leone. Cependant le poids politique des
Noirs y était plus important qu'ailleurs en Europe.
Avant le XVIIIe s. le fait que des Noirs soient vendus comme esclaves
en Europe ne pouvait pas constituer en soi un facteur d'infériorité
raciale de ceux-ci dans la mesure où Blancs et Noirs partageaient
la même condition servile. Le fait nouveau qui apparaît
dès le XVIIe s. et qui devient absolu au XVIIIe et au XIXe
s. est que la totalité de la population esclave dans les
colonies américaines et antillaises est noire. Tandis que
les propriétaires d'esclaves sont des Blancs. Au XIXe s.,
pour justifier l'institution esclavagiste et préserver la
prétendue "pureté raciale", des thèses
pseudo-scientifiques sur l'infériorité congénitale
des Noirs seront diffusées en Amérique et en Europe.
Des intellectuels africains vivant en Europe à l'image d'Edward
Blyden ou d'Africanus Horton combattront fermement ce qu'ils appelaient
"les fausses théories des anthropologues".
Mais le racisme antinoir prit de l'essor et ne disparut pas avec
les différentes abolitions au XIXe siècle. La liberté
retrouvée, les Noirs devaient faire face à toutes
sortes de discriminations en Europe, dans les Amériques et
aussi en Afrique. L'entreprise coloniale qui succéda à
l'esclavage dans la seconde moitié du XIXe siècle
avait hérité d'un grand nombre de travers nés
au cours des siècles précédents. L'Europe qui
était plus forte militairement et industriellement s'autoproclama
supérieure à tous les autres peuples. Et les rapports
qu'elle a entretenus en tant que puissance impérialiste avec
l'Afrique furent inégalitaires.
On a donc réussi à faire oublier que des Africains
ont vécu en Europe au cours des siècles antérieurs
et qu'ils ont apporté des contributions remarquées
à différents époques aux arts et aux sciences.
Les Anglais d'aujourd'hui ignorent que plus de trois cents ans avant
la seconde guerre mondiale, la population africaine en Grande Bretagne
était considérée comme trop nombreuse. L'hostilité
contre les Noirs était telle que la reine Elisabeth Ire (1533-1603)
ordonna leur expulsion du pays en 1601. La politique d'exclusion
et d'expulsion des Africains d'Europe n'est donc pas une invention
du XXe siècle. Pourtant, vers 1790, toujours à Londres,
la danse africaine allait devenir très populaire. Mais en
1850, un écrivain anglais jugeait impensable l'idée
qu'une lady britannique puisse épouser un Noir. Or Othello
de Shakespeare avait été écrit près
de 250 ans auparavant!
L'étude de l'histoire des Africains en Europe révèle
donc de nombreuses contradictions. Elle montre que l'évolution
des idées et des attitudes européennes envers les
Noirs n'a jamais été linéaire. Et qu'on peut
parfois trouver des modèles d'avenir dans le passé.
De toutes conditions sociales.
On le voit, les Africains d'Europe n'étaient
pas réduits à la seule condition servile. Des milliers
d'entre eux étaient des citoyens européens à
part entière. Ils appartenaient à toutes les couches
sociales : serviteurs, maîtresses, ouvriers, artisans, galériens,
soldats, marins, officiers, généraux, étudiants,
philosophes, musiciens, écrivains, peintres, ingénieurs,
riches propriétaires terriens, ducs, princes, religieux,
saints, sportifs, etc.
Parmi eux, des figures d'excellence ont émergé dans
toute l'Europe : ils sont des centaines à avoir été
de véritables célébrités à leur
époque, du XIIIe s au XIXe s. Et tous ne sont pas connus
car la recherche sur ces Africains célèbres de l'histoire
européenne ne fait que commencer.
En Angleterre
En 1997 la National Portrait Gallery de Londres a consacré
une exposition et des conférences à Ignatius Sancho,
ancien esclave africain devenu un homme de lettres célèbre
en Angleterre au XVIIIe siècle. Sancho fut dramaturge, critique
d'art et de théâtre, compositeur et protecteur de jeunes
écrivains. Il a écrit Theory of Music et sa correspondance
avec des personnalités anglaises publiée après
sa mort en 1780 - Letters of the Late Ignatius Sancho, An African
- a été un succès de librairie.
En Italie
Au XIIIe siècle, un Africain, Jean le Noir, protégé
de Frédéric II, fut vizir du royaume de Sicile.
Au début du XVIe siècle à Venise, Anne, une
femme noire surnommée la Cléopâtre italienne
pour sa très grande beauté, fut la maîtresse
du cardinal de Médicis (futur pape Clément VII). De
cette liaison naquit un fils, Alexandre de Médicis dit le
Maure, qui devint le premier duc de Florence.
En Espagne
L'Africain Juan Latino (1516 - vers 1595) était l'un des
plus grands poètes et érudits de l'Espagne du XVIe
siècle. Il enseigna le latin et le grec à l'Université
de Grenade. Son poème en latin l'Austriade, dédié
à son protecteur et ami don Juan d'Autriche, vainqueur des
Turcs à Lépante (1571), est considéré
comme "un des monuments de la littérature espagnole
du XVIIe siècle".
En Allemagne
Originaire de l'actuel Ghana, le philosophe Anton Amo a vécu
au XVIIIe siècle en Allemagne. Amo a publié trois
ouvrages de philosophie et enseigné dans les Universités
de Halle, Wittenberg et Iéna. Il fut conseiller à
la cour de Berlin avant de retourner vers 1753 en Afrique.
En Russie
Abraham Petrovitch Hanibal (1696-1781) né à Logone
au Cameroun, est l'Africain le plus célèbre de l'histoire
russe. Ingénieur savant, auteur en 1725-1726 des traités
Géométrie Practique et Fortifications, il fut directeur
technique et général en chef de l'armée impériale
russe. Il a dirigé pendant de nombreuses années tous
les grands travaux en Russie et est le fondateur de la ville d'Elisabethgrad,
(Kirovograd, Ukraine). Le plus grand poète de Russie, Alexandre
Pouchkine, est son arrière-petit-fils .
En France
Le célèbre Alexandre Dumas était le petit-fils
d'une Africaine, esclave à Saint Domingue.
ILLUSTRATIONS
1- Abraham Hanibal, portrait présumé, XVIIIe s. (J.B.
van Loo?, Collection privée de Me Meille, Paris) : Hanibal
fut général de l'armée russe et le bisaïeul
de Pouchkine
Source : Livre de l'auteur Abraham Hanibal, l'aïeul noir de
Pouchkine, Paris, Présence Africaine, 1996 (couverture)
2- L'Ambassadeur du roi du Congo Dom Garcia II auprès du
gouverneur hollandais du Brésil en 1643, par Albert Eeckout
(?). National Museum of Denmark, Department of Ethnography, Copenhagen.
Source : Blacks in the Dutch World, de Allison Blakely, Indiana
University Press, 1993, page 122.
3- Un Africain d'ex-Yougoslavie dans les années 1950. Source
: Man 58 (revue) année 1958, illustration de l'article de
Lopashish
4- Paul, un Noir vivant à Orléans, France au XVIIIe
siècle par J.B. Pigalle, 1760
5-Ignatius Sancho, homme de lettres, Angleterre, XVIIIe s., par
Gainsborough. Source: Couverture du livre, Letters of the Late Ignatius
Sancho, An African, Edition de 1998, Penguin Books
6- La poétesse Phyllis Wheatley, XVIIIe s. (The Moorland-Spingarn
Research Center, Howard University, Washington)
Source : General History of Africa, Unesco, vol V, 1992.
7- Dido, une Noire de Londres par J. Zoffany
Source : couverture du livre Black London de Gretchen Holbrook-Gerzina,
Rutgers University Press
*Maître de conférences en Etudes Slaves. Sa thèse
de doctorat en histoire et civilisation a porté sur l'histoire
des Africains en Russie de 1670 à 1917. Il a publié
en 1996 une biographie, Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine
(traduite en russe) et dirigé en 1999 l'ouvrage collectif,
Pouchkine et le Monde Noir.
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