Home



Textes littéraires



Daniel Biyaoula

Ecrivains négro-africains en apparence : aliénation, reniement et universalité*

Texte de Daniel BIYAOULA (1953-2014)


La Négritude serait dépassée, elle serait même morte, elle ne serait plus qu'une vue de l'esprit, disent beaucoup de critiques littéraires et nombre de nos intellectuels ou de nos écrivains négro-africains actuels. Ces derniers (les prosateurs surtout) aspirent à la Littérature. Pas à la littérature négro-africaine, qui n'existerait pas, non ! Ils se déclarent écrivains-tout-court, universels, comme si l'universalité d'un écrivain pouvait être décrétée, de surcroît par l'écrivain lui-même ! Comme si la littérature était pareille à la chimie, à la physique ou à la biologie ! Il s'agirait pour eux de produire des textes lavés, débarrassés le plus possible de tout élément nègre, exempts au maximum de tout ce qui rappellerait leurs origines, leur histoire, leur monde, et si ce n'est le cas, de tenir des discours le signifiant. Ainsi se démarqueraient-ils de la Négritude, croient-ils, ainsi transcenderaient-ils la littérature qui lui est associée, laquelle ne serait, selon eux, ni " littéraire ", ni inspirée, ni créative, encore moins libre ; laquelle serait collectiviste, à ranger au musée des antiquités ou à jeter aux orties ; ainsi ressusciteraient-ils la littérature négro-africaine qui dès lors serait " nouvelle ", atteindrait à la Littérature. Que de prétention ! Que de vanité ! Et que de suffisance ! L'écrivain négro-africain a certes une idée de lui-même plus individualiste, et il a beaucoup de latitude, un champ littéraire divers, vaste, mais cela n'est pas tombé du ciel, ni n'exclut le sens de la communauté, des valeurs de la civilisation négro-africaine, et cela ne suffit pas pour produire des œuvres de qualité. Et puis, il faut comparer ce qui est comparable. De plus, la poésie n'est pas la prose. Leurs exigences, leur langage, leur esthétique ne sont pas les mêmes.

Donc, production d'une littérature universelle par des écrivains universels, qui s'adresserait à un homme universel, lequel n'a d'existence nulle part d'ailleurs ; littérature abstraite en fait, conçue et réalisée par des Négro-Africains en apparence, dont le but ultime serait la forme, la beauté de la langue et son enrichissement. Ah ! la beauté, l'enrichissement de cette langue ! Quels nobles desseins ! Quelle nécessité vitale pour nous autres Nègres ! Et l'on entend les applaudissements à vous fracasser les tympans des gardiens, des défenseurs de la langue, des fabricateurs et des faiseurs d'écrivains négro-africains. Et on les entend crier au talent, au génie.
Nous autres, Nègres, aimerions aussi applaudir avec force, crier bravo à nous rompre la gorge, mais nous ne le pouvons. Nous ne le pouvons, car le cœur n'y est pas, car ce que nous voyons dans tout cela, c'est l'expression du mépris, de la démagogie, de la mystification les plus purs, de la volonté d'asservir, d'assimiler, d'aliéner davantage le Nègre, et ce, jusqu'au bout. Et nous avons plutôt le sentiment de faire brutalement un grand bond en arrière, de reculer de soixante-dix ans au moins, de nous retrouver à l'époque où René Ménil et Etienne Léro fustigeaient l'écrivain antillais ou la poésie antillaise. Pis. Puisque la Négritude balbutiait encore, puisque depuis lors Damas, Césaire, Senghor, Rabemananjara, Cheikh Anta Diop ainsi que d'autres intellectuels et écrivains négro-africains nous ont offert les fruits de leurs travaux, de leurs réflexions, de leurs combats et de leurs sacrifices. Mais, force est de constater que même avec tout ce qu'ils ont fait, le Nègre ne s'est toujours pas trouvé. Il est déchiré, morcelé, perdu, non libre. En grande partie à cause des forces dont son asservissement est le moteur, la raison d'être, mais aussi par sa faute. Il suffit de le regarder dans sa vie pour s'en convaincre. Il n'arrive à vivre sainement ni avec lui-même ni avec l'Autre. Ce qui se révèle sous une multitude de formes, dont la négation de soi, l'aliénation, la fuite en avant. Nos intellectuels ou nos écrivains nègres en apparence, dont les textes sont souvent contredits par leur discours ou vice-versa, en sont l'expression la plus achevée, qui ne le perçoivent même plus, tant cela est inscrit jusqu'en leur tréfonds : " le poison culturel savamment inoculé dès la plus tendre enfance, est devenu partie intégrante de [leur] substance et se manifeste dans tous [leurs] jugements " dirait Cheikh Anta Diop. En l'occurrence, c'est le biberon de l'aliénation qui a été tété dès la naissance. Comme toujours, il a su s'adapter à toutes les situations, se faisant plus subtil, plus insidieux, mais plus efficace aussi ; il a atteint jusqu'à l'âme et produit les résultats escomptés.

En partant de la définition que Césaire donne de la Négritude, nous affirmons que si l'écrivain négro-africain, lorsqu'il est vraiment négro-africain dans son être et dans son âme, car il n'en est pas toujours ainsi, ne peut reconnaître simplement le fait d'être noir (nous dirons nègre), n'accepte pas ce fait, son destin de noir, son histoire et sa culture, libre à lui. Et, en nous inspirant de Senghor, s'il n'a pas la volonté d'être soi-même pour s'épanouir ; s'il refuse d'assumer les valeurs de civilisation du monde noir, de les actualiser et de les féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les autres, libre à lui, car chacun a la conscience qu'il peut. La Négritude n'est donc pas un mouvement littéraire comme beaucoup de gens veulent le penser. Elle n'est ni tyrannie, ni dictature, ni fermeture, ni enfermement identitaire. Elle n'est pas dogmatique non plus. Et elle n'est pas le moins du monde dépassée, ni morte. Elle ne pourrait l'être que le jour où le Nègre se sera recouvré, ou quand il disparaîtra de la surface du globe, ou quand il sera complètement décervelé, totalement aliéné, ou bien encore lorsque l'homme aura grandi, sera devenu libre, lorsqu'il vivra dans un monde sans couleur, juste, humain. Et, qu'on en soit conscient ou non, la Négritude est toujours là, vivante, vivace, dialectique. Elle doit juste être chaque fois revisitée, revitalisée, repensée.

Toutefois, si les écrivains négro-africains en apparence estiment qu'ils n'ont rien à dire d'eux-mêmes, de leur monde, rien à proposer, si le but de leur littérature est l'exaltation de la beauté d'une langue qui n'a aucune réalité dans leur civilisation, et son enrichissement, ou de faire de l'art pour l'art, cela inquiète, cela est signe d'une approche erronée de la littérature, car l'art pur n'est que vide, dessèchement de l'âme. Car la littérature est retour sur soi pour s'ouvrir à l'Autre, don de soi, échange avec l'Autre, sa fin étant l'enrichissement et la liberté de l'homme. Et lorsque les écrivains négro-africains en apparence se donnent comme objectif de produire une littérature universelle, puisqu'ils sont écrivains-tout-court, ou écrivains-avant-d'être-nègres, ou écrivains-avant-d'être-africains, donc universels, mettant ainsi la charrue avant les bœufs, donnant la primauté à une activité et ravalant du même coup leur être - ce qui n'engage pas qu'eux -, cela interroge, cela dénote une perte de repères, une certaine décadence. Parce qu'une telle littérature ne pourrait parler que d'un homme universel, ne saurait s'adresser qu'à un homme universel " dans la notion duquel, comme l'écrit Sartre, entre cette caractéristique essentielle qu'il n'est engagé dans aucune époque particulière, qu'il ne s'émeut ni plus ni moins [...]. Un homme universel qui ne saurait penser autre chose que les valeurs universelles, qui est affirmation pure et abstraite des droits imprescriptibles de l'homme ". Et quand les mêmes écrivains négro-africains en apparence déclarent vouloir écrire des textes universels, où donc le Nègre et son histoire, sa vision du monde, sa culture, ses sentiments, ses contradictions, ses problèmes, ses états d'âme n'auraient pas de place, seraient gommés, effacés, cela est grave, dangereux pour le Nègre, sa culture, sa civilisation et son être. Cela est l'expression d'un mépris, d'une négation, d'un reniement de soi, mieux, l'expression d'une assimilation, d'une acculturation, d'une aliénation totales ; signe de déliquescence, de dégénérescence et de mort. Et cela est dangereux aussi pour l'enrichissement du monde, une perte pour l'humanité, car le Négro-Africain a quelque chose à lui apporter au même titre que les autres hommes. Car pas une seconde nous ne pouvons imaginer que l'Asiatique, l'Américain, l'Européen en viennent à nier d'être asiatique, américain, européen ; que le Chinois, l'Indien, le Français, l'Argentin renient le fait qu'ils soient chinois, indien, français, argentin ; que, sous prétexte de Littérature, les écrivains issus des cultures correspondantes aient des vues ou tiennent des discours comparables à ceux de nos écrivains négro-africains en apparence, qui se fourvoient en se croyant par cela l'avant-garde de l'universalité, de l'humanisme, qui contribuent plutôt à la disparition de leur culture, de leur civilisation. D'autant plus que, parmi les hommes, c'est le Négro-Africain qui a le plus de raisons de ne pas en arriver là. D'ailleurs quel monde aurait-on dès lors ? Un monde uniforme, sans diversité, qui conduirait l'humanité à la sclérose. Un tel monde relève de l'utopie, ne serait même pas universel, car l'universalité ne passe pas par la négation de soi.

Pour notre part, nous avouons ne pas connaître de grande littérature qui ne soit enracinée dans la culture et la civilisation qui l'ont fait naître. Et, malgré les affirmations opposées, jusqu'à preuve du contraire, comme le soutient Gide, la littérature la plus nationale, la plus raciale est, en même temps, la littérature la plus universelle.

Aussi ne pouvons-nous taire notre étonnement et notre révolte devant l'amnésie, la cécité, l'aveuglement de nos écrivains négro-africains en apparence, qui croient pouvoir faire de la littérature universelle en crachant sur leur histoire, sur ce qu'ils sont, sur ce qui les a nourris, en les niant et en les reniant, qui aliènent de ce fait leur être et leur liberté, qui se laissent griser par les flatteries, les applaudissements tonitruants et hypocrites des gardiens, des défenseurs de la langue, préposés à son enrichissement. Que ceux-ci, qui passent leur temps à approfondir leur identité, leur mémoire, leur histoire, à l'enseigner toujours et toujours, à exalter leur culture, leur civilisation, ne se chargent-ils de produire une littérature universelle ! d'enrichir et de renouveler leur langue, au lieu de confier ces tâches aux écrivains négro-africains qui ont certainement d'autres priorités ! au lieu de les pousser à se nier et à se renier ! Que nos écrivains négro-africains en apparence ne perçoivent-ils l'inanité de leurs croyances, le danger, la gravité de leur engagement et de leur démarche, l'ampleur de leurs responsabilités ! A moins qu'ils ne soient totalement obnubilés par la satisfaction de leur ego, qu'ils ne soient portés par des intérêts autres que la littérature, autres que l'histoire, la culture, la civilisation négro-africaines, autres que la liberté de l'homme. A moins aussi qu'ils ne manquent de convictions, de foi, qu'ils n'aient démissionné. A moins encore qu'ils ne soient nègres que de peau. Auquel cas, ils devraient se présenter tels qu'ils sont en réalité, non comme des Négro-Africains, ni user ni abuser de qualités, de caractères, de qualificatifs qui ne sont pas les leurs, qui leur sont étrangers, qui ne les concernent pas, qui pour eux sont vides de contenu et de sens. Auquel cas, rien n'autorise ces écrivains négro-africains en apparence à s'arroger des droits qu'ils n'ont pas, à parler de littérature africaine, de littérature négro-africaine, émanation d'une histoire, d'une culture, d'une civilisation auxquelles ils n'entendent rien, dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas. En résumé, des écrivains, nègres en apparence, intéressés, larbins, moutons, valets ou pantins, ou encore emplis de pensées, de morale, de culture blanches, produisant des discours ou des textes non destinés aux Négro-Africains d'abord, dans lesquels ils rejettent leur Négritude, l'histoire, la culture et la civilisation nègres, se présentent ou sont présentés comme l'incarnation de la littérature négro-africaine : nous nous trouvons là devant une véritable tromperie, une énorme escroquerie, une formidable usurpation et une extraordinaire imposture spirituelles, intellectuelles et morales. D'autant qu'en écoutant les propos publics de nos écrivains négro-africains en apparence, faiseurs de littérature universelle, ou en lisant leurs interviews, on ne trouve à ce sujet qu'un flot de mots et d'affirmations qui défient la logique et la raison, lesquels sont largement relayés, et pour cause !

D'ailleurs, que nous propose-t-elle souvent, cette littérature " nouvelle ", universelle, cette littérature de la forme, de la langue, produite par les écrivains négro-africains en apparence, coupée de sa source, et que l'on veut faire prendre pour la nôtre, pour la manifestation de ce que nous sommes? Des textes sans queue ni tête, truffés d'incohérences, d'incongruités, aseptisés, incolores, inodores, sans saveur, sans idées, faibles, dénués d'âme, plats, ennuyeux, désespérants, dont on sort vide, ennuyé, écœuré, désespéré. Mais, heureusement pour le lecteur, à côté de cette littérature potiche, artificielle, de pacotille, du factice, du pastiche, il existe une littérature négro-africaine créatrice, inventive, enracinée dans la terre africaine, dans le monde, l'être du Négro-Africain, qui se nourrit d'eux, qui allie recherche, connaissance de soi, sensibilité, imagination et créativité, que les écrivains veulent livrer à leur peuple et à l'Autre pour un échange, une connaissance et un enrichissement mutuels plus profonds. Heureusement pour le lecteur, à côté de ces écrivains négro-africains en apparence, faiseurs de vide, de littérature universelle, chantres de l'aliénation, il existe quelques écrivains nègres qui ne se sentent pas obligés de vomir sur leur monde pour se valoriser, pour se faire leur chemin. Quelques écrivains nègres qui nous rafraîchissent l'âme, qui nous réconcilient avec la littérature négro-africaine, dont les textes d'une grande force, d'une modernité évidente, relèvent de l'Art, car la vraie littérature est Art, des textes qui nous parlent, nous disent, nous nomment, nous donnent à nous-mêmes et à l'Autre.

*Ce texte est tiré de la préface à Ténors-Mémoires de Léopold Congo-Mbemba (Prix Louise Labbé 2003), poésie, Présence Africaine Editions, 2002. Celle-ci a subi quelques aménagements.


© Daniel Biyaoula

Daniel Biyaoula est auteur de trois romans formant un triptyque, tous publiés aux éditions Présence Africaine : L'Impasse (Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire 1997), Agonies (1998) et La Source de joies (2003). Il est aussi auteur de nouvelles (Le Destin de Zu, revue Présence Africaine, n° 155, 1997 ; Le Mystère de la "Tortue", revue Nouvelles Congolaises, n° 34, 2001 ; Le Dernier Homme, RFI/MFI, 2002, www.gnammankou.com, 2003), de textes divers (Pouchkine et le monde noir, Collectif, numéro spécial revue Présence Africaine, 1999 ; Lettre contre la guerre, RFI/MFI, 2003).

 

© Daniel Biyaoula. Reproduction interdite sans autorisation.



Avis aux internautes, lecteurs et écrivains : Vous pouvez réagir à la lecture de ce texte. Envoyez-nous vos commentaires en remplissant le formulaire ou par e-mail. Ils seront mis en ligne.



Daniel BiyaoulaHome |

 

©2000-2004 Dieudonné Gnammankou