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Daniel Biyaoula (1953-2014)
Le Mystère de la " Tortue "
Nouvelle parue dans le n°34-2001 de la revue Nouvelles congolaises



EXTRAIT

La plénitude dans la puissance, dans le pouvoir. En jouir sous toutes les formes possibles. Et, mieux, dans la totalité de leurs formes... Et que ne procure la richesse en dehors de ce que l'on a dans la tête !...  Tà Ngouamboulou, lui, en avait, de la richesse. Enfin..., à l'échelle de Loukouo et de la région. En tout cas, il était très fortuné pour les culs-terreux qui y vivaient avec lui. Et puis, un certain nombre de choses contribuaient à l'élever au-dessus du commun des miséreux du coin. Il descendait d'ancêtres illustres qui avaient inondé la contrée de cadavres et de sang pour s'en accaparer. Ils leur avaient laissé à sa famille et lui des terres immenses qui s'étendaient à perte de vue, dont il était impossible de faire le tour en un mois. Il était l'aîné de sa famille. Cet état faisant automatiquement de lui le chef de Loukouo. Il possédait de nombreuses épouses. Vingt au total. Dont les premières regardaient avec amertume leur viande s'affaisser inexorablement alors que les dernières étaient à peine mûres. Il aurait pu en avoir beaucoup plus que ça, des femmes, Tà Ngouamboulou. Mais il ne voulait pas trop alimenter la jalousie des hommes de la région. Celle des jeunes surtout, qui voyaient les plus belles jeunes filles leur échapper, échouer dans ses bras ou dans ceux de ses pairs. Car c'est d'abord pour leur beauté qu'il les choisissait, Tà Ngouamboulou. Et il faut reconnaître qu'il avait du goût. Par ailleurs, être demandée en mariage par Tà Ngouamboulou était, dans le coin, signe de sa beauté, quelque chose d'extraordinaire, un privilège même pour l'élue et sa famille.

Tà Ngouamboulou avait, preuve de sa Force, des wagons de gosses. Et il continuait de procréer malgré son âge avancé. Les litiges, c'est lui qui les réglait. Si on voulait s'installer à Loukouo ou dans les autres villages situés sur ses terres, il fallait lui en demander la permission, se mettre carrément à genoux, ramper devant sa distinguée personne, qu'il soit d'accord. Autrement, rien! Naturellement, cela allait de pair avec l'octroi des terres qu'on cultivait. En échange, une bonne partie de sa récolte lui revenait. Il possédait aussi un grand cheptel. Quelques têtes d'ovins et de bovins qu'il faudrait dire en réalité. Mais les miséreux de la région, ils avaient l'impression qu'il en avait vraiment beaucoup. Ce n'est pas bien dur à comprendre. Celui qui trime pour croûter, qui n'a rien de rien, il a toujours le sentiment, quand il a un boeuf devant lui, d'en voir dix ou vingt fois plus. A cause de la misère, de la faim.  Parce que, la pauvreté, c'est ce qu'elle a de terrible, elle fait avoir des visions, elle hallucine la tête. Donc, pour les villageois, ce n'est pas quelques têtes de bétail seulement qu'il possédait, Tà Ngouamboulou, mais des centaines, des milliers même. Et, bien sûr, il avait aussi des "esclaves".

De par toutes ses richesses, Tà Ngouamboulou présidait le conseil des sages de la région. Et on lui attribuait des pouvoirs exceptionnels pour ce qui concernait les choses de l'invisible. Et il était craint. Disons, pour être plus exact, qu'un sorcier aurait réfléchi longuement avant d'oser prendre la décision de s'attaquer à lui. D'autant qu'il avait entre autres la tortue et le pangolin comme totems. Il était carapacé en somme. Bref, Tà Ngouamboulou n'était pas n'importe qui. Et, de ses pouvoirs qui l'auréolaient d'une indiscutable majesté, il tirait d'énormes satisfactions, il va de soi !  D'ailleurs, par quel miracle cela n'aurait pas été ! ? Il aimait voir les gens se figer à son passage, se courber devant lui. Il aimait sentir suinter d'eux cette humilité qui les gagnait face à sa grandeur quand ils s'adressaient à lui ; cette déférence qu'on observait devant lui, ces révérences qui honoraient son auguste viande. Même des vieillards qui le faisaient, dont le visage était plus ravagé, plus tapissé de rides que le sien. Des sages, donc. Eh bien, tout cela lui redressait les poils du corps de plaisir, à Tà Ngouamboulou ! Si bien que, vu qu'on les lui servait tous les jours, ces manifestations, c'était devenu pour lui une sorte d'habitude. Presque une nécessité. Comme de manger. Et lui seul, par sa naissance, son pouvoir, sa puissance et tout le reste, y avait droit, dans la région. C'est-à-dire de quoi vous gonfler la tête. Heureusement qu'il bouffait et qu'il allait au petit coin comme tout le monde, Tà Ngouamboulou, autrement, pour un vrai dieu qu'il se serait pris.

Tà Ngouamboulou était l'un des rares gars de la région qui portait des costumes. Certains enfants de Loukouo partis à la ville de M'foa y étaient revenus ainsi vêtus. Et les villageois les admiraient, les appelaient "les Blancs de Loukouo". A partir de là, Tà Ngouamboulou s'aperçut qu'il lui manquait quelque chose, qu'il lui en fallait aussi, des costumes. Depuis lors, il en mettait. Même quand il allait à ses champs. Ce qui n'était pas commode, évidemment. Mais sa stature l'exigeait. Et puis, cela le particularisait encore plus.

Un jour, Wakala, l'un des enfants de Loukouo qui s'étaient installés à M'foa, y revint dans une automobile. Ah ! le succès qu'il eut ! Les gens n'avaient d'yeux que pour lui, pour sa machine. Tout le monde voulait monter dedans. Tout le monde venait la toucher, la caresser. Même Tà Ngouamboulou fut à deux doigts de les imiter. Sa position seulement l'en empêcha. Mais il ne put supporter longtemps toute cette admiration dont on couvrait Wakala. D'autant que, ayant un moyen de locomotion à présent, celui-ci venait beaucoup plus souvent à Loukouo. Et, chaque fois, le même scénario se répétait. Wakala et sa voiture étaient adulés, et, lui, Ngouamboulou, devenait, à ces moments-là, presque invisible aux yeux des villageois. Une blessure immense. Il faillit même interdire à Wakala d'amener sa machine dans le village. Mais il ne trouva aucune raison qui lui eût permis de l'expliquer. Il usa de ses pouvoirs occultes pour que la machine de Wakala ne fonctionnât plus, ou que lui-même fût rayé du monde des vivants. Sans qu'il y parvienne. Pourtant, il advint à deux reprises que l'automobile de Wakala tombât en panne. Tà Ngouamboulou en eut les larmes aux yeux de satisfaction. Ce fut les deux seules fois où il s'en approcha. Il ne cessa, pendant que Wakala, barbouillé d'huile, essayait de la réparer, de dire dans sa tête des phrases incantatoires pour que celle-ci ne marchât jamais plus. Mais, à son grand dam, à Tà Ngouamboulou, Wakala parvint toujours à la faire démarrer. Au fil du temps, Tà Ngouamboulou le haït du plus profond de son âme ainsi que sa voiture. Il finit par vivre la situation comme une humiliation suprême. Il ne cessa plus de chercher les moyens de la surmonter, son humiliation. Une obsession qui dura des mois et modifia profondément son comportement à Tà Ngouamboulou. Il était moins sûr de lui. Il ne bâfrait plus comme avant. Presque tout lui paraissait gris, sans intérêt. Et il en maigrissait. De dépit et de rage aussi. Puis, voilà qu'un jour il lui vint d'en acheter également une, d'automobile. Une idée qui lui réjouit le cœur comme on ne peut imaginer. Une joie comme il n'en avait plus éprouvée depuis longtemps qui s'empara de tout son être. Il fut, on aurait dit, possédé par la voiture. Il ne pensait plus qu'à elle. Mais..., qu'allait-il en faire?

FIN DE L'EXTRAIT

Lire la critique de Valérie THORIN

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Revue Nouvelles Congolaises n° 34, 2001
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