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Daniel Biyaoula (11/09/1953-25/05/2014)


Le Dernier Homme
( Nouvelle )


 

Tchiadi surgit avec force, son beau visage noir aux traits réguliers inondé de larmes. Elle hurlait son nom sans discontinuer, comme si elle l'appelait à son secours. Elle serrait contre elle Wawombéla, leur enfant, dont les cris et les pleurs ajoutaient à la peine et à la détresse de sa mère une intensité et une angoisse terribles. Des gens paraissant des hommes, semblant sans corps, qui n'étaient pas de leur langue, les encerclaient, allaient à pas lents vers eux, les yeux exsudant une haine féroce, la bouche éructant des horreurs. On aurait dit qu'ils voulaient s'emparer de sa femme et de son enfant, qu'ils cherchaient à les tuer ou à les faire disparaître. A mesure qu'ils se rapprochaient de Tchiadi et Wawombéla, les cris, les larmes et la terreur de ces derniers s'amplifiaient, devenaient effrayants, inhumains, insupportables. Dinga en avait le corps et l'être secoués au plus haut point, ébranlés. Ses nuits en furent écourtées. Que cette image se répétât ne manqua pas de le perturber. Quand elle lui apparut une septième fois, il ne put l'endurer, il ne douta plus que c'était un présage. Il devait quitter Tsimpouandza et regagner Tsimountou le plus vite possible. Il ne pouvait attendre d'avoir vendu tout son bétail. Ses amis s'en chargeraient. Ils chercheraient à l'accompagner s'il s'ouvrait à eux. Il ne leur dirait rien. Il fallait qu'ils s'occupent de leurs bœufs, de leurs chèvres et de leurs moutons. Il trouverait un prétexte pour qu'ils ne le suivent pas. Le chemin serait long, il pourrait croiser la route de bêtes dangereuses, mais il était suffisamment robuste et bon chasseur pour que rien ne lui arrive.

Chaque jour Dinga marcha de l'aube au crépuscule, faisant à peine escale pour se reposer et se restaurer, s'arrêtant dans des villages juste pour la nuit. Des sentiments bizarres le parcouraient, comme une tension intérieure extrême ajoutée à une impression de malheur, compliquée de reproches contre lui-même, qui le poussaient à accélérer le pas. Les images des derniers jours le tourmentaient. Tchiadi et Wawombéla, de même que ses parents, ne quittaient pas son esprit. A trois jours de Tsimountou, il croisa des gens qui lui contèrent les monstruosités auxquelles ils avaient échappé. Dinga les écoutait la peur au ventre, le cœur tressautant de souffrances, d'angoisses et d'espoir. Ces gens n'étaient pas passés par Tsimountou. Rien de ce qu'ils lui racontaient ne s'y était déroulé. De toute façon, il fallait qu'il soit aux côtés des siens. Il ne pouvait ni n'avait envie de rebrousser chemin. Continuer dans la même direction, c'était comme s'il était déjà mort, lui dirent-ils. Dinga ne les écouta pas. Rejoindre rapidement Tsimountou seul l'obsédait. Il marcha encore plus vite. Il se reposa, mangea, dormit encore moins. Il était comme habité par Tchiadi, Wawombéla, ses parents, sa famille. Le reste de son trajet ressembla à une succession de supplices. Toutes sortes de sentiments l'agitaient, qui s'exacerbèrent à mesure qu'il traversa des villages déserts, qu'il rencontra de petits groupes de gens venant des environs de Tsimountou. A leurs visages et à leurs propos transpirant la peur, il avait l'impression de mourir. Bientôt il pénétrait dans Bawonda où aucune vie n'existait plus. Des maisons brûlées. Des pestilences. Des nuées de mouches. Du sang. Des cadavres partout, des cadavres de gens de tous âges. Dinga, hébété, hagard, n'en crut pas ses yeux. Pour lui, c'était le cauchemar absolu. Il ne parvenait pas à concevoir qu'une telle chose eût pu se produire. Une angoisse folle, une panique épouvantable et un espoir insensé ne tardèrent pas à s'emparer de lui. Il se mit à courir, les larmes lui coulant des yeux. Il alla de hameau détruit en hameau détruit, d'horreurs en horreurs. Lorsqu'il rejoignit Tsimountou, il faisait jour encore, mais la nuit s'était comme abattue sur le village. Plus aucune maison n'était debout. Des cadavres en décomposition jonchaient le sol. Le chaos. Dinga était comme foudroyé. Ce n'était pas vrai que Tchiadi, que Wawombéla, que ses parents, que toute sa famille était morte ! Ce n'était pas vrai ! Ce n'était pas possible ! Affolé, noyé de pleurs, le cœur battant, la gorge nouée, il passa d'un coin de Tsimountou à l'autre, appelant. L'écho de sa voix seul lui répondit. Et, comme si tout ce qu'il avait vécu, tout ce qui s'était accumulé en lui devait sortir, bientôt un cri inhumain s'expulsa de lui, qui fit taire les bruits de la nature environnante. Dinga s'effondra par terre. Il pleura, poussa des hurlements qui mirent les chiens en fuite. Quand la nuit tomba, Dinga, prostré, pleurait toujours, mais il ne hurlait plus. Sanglotant, il finit par se lever. Il alluma un feu. La mort dans l'âme, il essaya de réfléchir. Ce n'était pas possible que tout le monde eût été tué ! Il devait y avoir des survivants ! Il fabriqua une torche. Il chercha à identifier les cadavres. Il constata que son père, sa mère, ses autres parents, tous les vieux sages du village, toutes les vieilles femmes, toutes les personnes d'âge mûr et certains jeunes avaient été abattus. Il compta deux cents trente cadavres. Certains de ses frères et sœurs ne s'y trouvaient pas. Tchiadi et Wawombéla non plus. Il n'ignorait pas que c'étaient les Blancs qui avaient mis Tsimountou à feu et à sang, qui avaient assassiné, massacré les siens, que les Blancs avaient dû capturer certains des siens, mais sur les soixante-dix personnes dont il n'avait pas vu les corps, quelques-unes s'étaient peut-être échappées. Même avec ce mince espoir, Dinga était inconsolable. Il ne put dormir de la nuit. Et les larmes coulèrent de ses yeux sans discontinuer, jusqu'à ce que ceux-ci s'assèchent.

Dinga, l'être perclus de souffrances et de douleurs, enterra ses parents sans répit. Il sillonna la forêt à l'entour de Tsimountou, pensant que Tchiadi, Wawombéla, certains de ses frères et sœurs s'y étaient cachés, qu'il les y trouverait, sans succès. Il espéra les voir apparaître à tout instant dans le village, mais rien de tel ne survint après plusieurs jours. Dinga ne pouvait admettre qu'en un rien de temps son monde se fût écroulé, que rien de ce qui existait dans sa vie ne subsistât plus, qu'il se retrouvât seul, sans parents, sans liens, sans Tchiadi, sans Wawombéla. Des images de toutes sortes l'assaillaient. La vie joyeuse de Tsimountou, de sa famille, les chants, la gaieté et l'amour de sa femme, les sourires et les pleurs de son enfant, le sang, les cadavres des siens, la disparition de Tchiadi, de Wawombéla, de ses frères et sœurs, tout cela le torturait. Il ne se voyait pas vivant seul, porter le poids de ses malheurs toute son existence. Il en devenait comme fou. Il envisagea même de s'ôter la vie. Mais cette idée provoqua en lui une révolte formidable, une haine incommensurable à l'encontre du Blanc, qui n'avait été qu'occultée par ses souffrances. Non, il ne fallait pas qu'il mette fin à ses jours. Il irait à la recherche de sa femme, de son enfant et de ses frères et soeurs. Peut-être qu'il les trouverait. Peut-être qu'il pourrait les délivrer. Et si jamais il n'y arrivait pas, il se vengerait en tuant le maximum de Blancs. Et si pour cela il devait mourir, eh bien, il mourrait ! Car à quoi lui servait de vivre à présent ? Dinga ne songea plus qu'à cela. Il prépara des flèches empoisonnées, puis il prit la direction de l'ouest, vers l'océan. Sur sa route, il ne rencontra que désolation. Ce qui ne fit qu'alimenter sa haine des Blancs. Après des semaines de marche, il atteignait la côte, mais il ne put réaliser un seul de ses projets. Des Blancs accompagnés de Nègres lui tombèrent dessus sans qu'il eût le temps de souffler. Il se retrouva avec des chaînes et une cangue, puis, parqué dans un enclos avec des centaines d'autres gens. Il y vécut les affres du fouet, de l'humiliation, de la faim, de la souffrance et de la mort. Et des jours semblant une éternité de tortures se succédèrent inlassablement, le plongeant dans une nuit noire. Et il ne put voir un seul des siens. Et dans sa tête revenait la même question : Pourquoi ?

Un jour, les Blancs et leurs sbires les firent sortir de l'enclos à coups de fouets, de crosses de fusils et d'insultes. Et toujours sous les violences, ils les poussèrent vers des bateaux. Dinga fut à deux doigts d'imiter les enchaînés qui préféraient se faire tuer plutôt qu'être traités pis que des bêtes ou enfermés. Il avait compris, depuis qu'il avait vu les premiers cadavres à Bawonda, qu'il n'était rien pour le Blanc. Mais il espérait retrouver Tchiadi, Wawombéla et les siens qui lui avaient été arrachés. Quand il fut enchaîné à la cale du bateau qui devait l'emmener il ne savait où, pour y faire il ne savait quoi, Dinga, qui n'avait plus pleuré depuis longtemps, sentit des larmes sourdre inexorablement de ses yeux. Il avait l'impression d'être enterré vivant, que la nuit ne s'arrêterait jamais. L'atrocité, l'horreur des interminables et perpétuels jours de mer lui broyèrent l'être et l'esprit. Révolte, abattement et envie de se tuer ou de se laisser mourir alternaient en permanence en lui. Mais la vie qu'il sentait palpiter dans ses veines et l'espoir même s'amenuisant de retrouver un jour Tchiadi, Wawombéla, ses frères et sœurs, lui donnaient la force de résister à toutes les barbaries qu'il subissait. Toutefois, il ne cessait plus de se demander si cette route ne ressemblerait pas en pire à celle qui l'avait conduit de Tsimpouandza à son village, si Tchiadi, Wawombéla, ses frères et sœurs survivraient à ces conditions inhumaines, s'il les reverrait un jour, s'il n'était pas le dernier être de Tsimountou, s'il arriverait jamais vivant là où les Blancs voulaient le déporter, s'il en reviendrait, si ces chaînes il ne les porterait pas à jamais, si lui-même n'était déjà pas comme Bawonda ou Tsimountou.


© Daniel Biyaoula


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