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LES BENINOIS ET LE LIVRE
par Jean-Euloge Gbaguidi*


Jean-Euloge Gbaguidi



LE LIVRE AU BENIN

Parler du livre chez nous au Bénin, c'est avant tout parler de l'histoire de l'institution scolaire au Dahomey, devenu Bénin. Une telle démarche s'avère nécessaire et se justifie par le fait que tout le processus littéraire national , n'est rien d'autre que la conséquence notoire de la scolarisation. Une scolarisation amorcée en 1861 par les pères des Missions Africaines de Lyon arrivés à Ouidah et qui fondèrent les premières écoles, où seront formés beaucoup de jeunes dahoméens.
A partir de 1940, l'administration coloniale décida d'une politique de collaboration avec les missions, en même temps qu'elle initia des actions de subventions de ces écoles. Selon beaucoup de chercheurs l'expérience se révélera très payante et l'investissement tres productif. La prouesse fut remarquable à tel point que savoir lire et écrire devenait la condition première pour se sentir appartenir à la nouvelle société en création. L'instruction ouvre de nouvelles perspectives et assure une promotion sociale.

Si telle fut la situation de l'école, florissante et dynamique, par déduction on peut oser dire, que telle fut aussi la situation du livre, principal accessoire pédagogique dans le processus de formation
Le succès de la scolarisation fut incontestable et c'est justement ce que fera remarquer Robert Cornevin en écrivant :"trois foyers intellectuels se détachent : le Sénégal, le plus ancien,puis le Dahomey et le Gabon" (in Littéérature noire de langue française, Puf 1976 p.105). Une opinion similaire est soutenue par Emmanuel Mounier, philosophe français qui visitait pour la première fois le Dahomey auquel il n'hésita point à donner le qualificatif de "quartier latin". Ce rappel était important à faire, afin d'expliquer ce que j'appelle le paradoxe africain, seule manière d'expliquer la situation actuelle du livre en Afrique en général, et au Bénin en particulier. Comment est -il possible que l'école ait tant de succès sans pour autant favoriser l'adoption du livre comme une source de savoir?
Cette question peut paraître banale. Car en fait, l'école béninoise aujourd'hui a environ un siècle et demi et si elle n'est pas arrivée à faire entrer le livre dans notre quotidien, il y a lieu de s'interroger sur beaucoup de choses. Surtout sur la perception qu'a le Béninois du livre.

 

 


LE LIVRE ET L'IMAGINAIRE DU BENINOIS


Seul un travail de recherche méthodiquement conduit pourrait nous renseigner d'une manière précise sur la représentation que le commun des Béninois se fait du livre. Mais d'ores et déja, je voudrais bien vous livrer quelques résultats de mes observations purement empiriques. Chez nous au Bénin on n'offre pas de livre à un ami, à un parent en guise de cadeau d'anniversaire, de mariage, ou de fetes de fin d'année. Aussi, un enfant à qui vous demandez de choisir entre un livre et une chemise, choisira sans hésiter la chemise. Promenez-vous, si vous en avez le temps vers la plage, et observez ceux qui occupent les bancs publics.Vous ne verrez presque personne avec un livre. A la plage même le spectacle n'est pas différent. Continuez votre observation dans les établissements bancaires ou assimilés où il nous arrive de passer parfois plus d'une heure à attendre notre tour dans les rangs. Vous ne verrez personne prendre spontannément son livre de poche et commencer une lecture. Et pour terminer, veuillez faire un tour vers les caisses de la SBEE (une entreprise de la place) où il nous arrive de faire toute une matinée debout. Est-ce-qu'on tue le temps en épluchant un petit roman? Et puis, combien sommes-nous à prendre les chemins des librairies avant les rentrées des classes ? Très peu. Mais pourquoi en est-il ainsi ?

Ce petit tableau nous montre que le livre n'est pas notre compagnon, notre" ami ". S il arrive qu'il soit avec nous il est vu comme l'intrus, l'emmerdeur. Alors comment expliquer, autrement que par le paradoxe, l'engoument du Béninois pour les diplômes qu'il accumule à longueur d'années, en parcourant le monde du nord au sud et de l'est à l'ouest?
Le livre pour le commun des Béninois est assimilable à une échelle dont on se sert pour aller sur l'arbre qui assure le bonheur : la fonction publique, l'emploi bien payé ou non. Mais en réalité la situation de l'échelle (instrument) est meilleure à celle du livre. Et pour la simple raison que l'on ne jette pas l'échelle, en tout cas, pas loin de soi quand on a atteint la hauteur souhaitée sur un arbre ou sur une toiture. Non, on en aura besoin pour redescendre, alors qu'une fois les diplômes obtenus, le Béninois considère son contrat avec le livre terminé. Il se débarrasse assez facilement de ses livres. A défaut de les transmettre à un jeune parent qu'on veut bien aider, ils atterrissent chez la vendeuse d'ignames et de beignets. En conclusion, le livre apparaît juste comme un moyen d'ascension sociale et non comme un moyen d'épanouissement individuel ou un objet de plaisir.
Ce développement n' est peut-être valable que pour les lettrés et les intellectuels. En effet, dans le monde non scolarisé le livre est perçu comme l'objet qui a ouvert les yeux aux autres peuples qui ont pu dominer l'homme noir pendant des siècles. De cette perception découlent deux attitudes presque contradictoires. La première consiste à dire qu'il faut s'en servir pour" s'ouvrir les yeux ". L'autre consiste plutot à voir dans le livre (instrument de domination ) un objet diabolique, source de perversion et de ruse. Alors afin d'éviter à sa progéniture la déviance, on le préserve de l'école, donc du livre.
J'ai déja entendu au cours de multiples conversations, des adultes accuser ouvertement la lecture d'être responsable de la dépravation des moeurs observée chez les jeunes. En définitive, on pourrait dire que le livre n est réellement adopté que par une poignée d'inconditionnels, de passionnés ou d'amoureux pour qui le livre est un moyen d'émancipacition, d'épanouissement et d'évasion. Et, surtout un patrimoine commun, fruit de l'intelligence humaine, alors que la grande majorité continue de voir dans le livre un objet étranger à notre culture, lointain et imposé par la civilisation européenne.

 

 

COMMENT DONNER ENVIE DE LIRE AUX ENFANTS BENINOIS?


Bon gré mal gré, le livre se trouve dans le paysage du Béninois, dans son environnement et il entretient avec lui des rapports assez évocateurs. Et ces rapports commencent pour nous, pour la très grande majorité des Béninois à l'age de six ou sept, quand vient le moment de franchir les portes de l'école. Et Dieu sait dans quelle condition tout enfant a fait ses premiers pas à l'école. Qui n'a pas versé des larmes, hurlé en se faisant trainer quelques fois par des parents un peu trop rudes? Découvrir le livre, ce précieux outil dans une telle condition déterminera dans une certaine mesure nos rapports futurs avec ce dernier. Pour l'enfant béninois le livre est symbole de contrainte et de tourments.
Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse pourrait se trouver dans le fait que les parents n' ayant plus aucun contact avec le livre ne constituent pas des modèles pour leurs enfants, le plaisir de certains pères se trouvant dans les verres... Pour ceux qui ont gardé un certain rapport avec le livre, il est (ce rapport) surtout professionnel. Dans ce cas, les parents n'ont que des livres " utilitaires" auxquels un enfant ne saurait toucher, sans voir pleuvoir des coups de chicottes sur sa petite tête qui a osé toucher au " grand" livre de papa ou de maman.

Revenons à l'ecole pour faire remarquer qu'il existe une pratique chez nous qui veut que l'enfant hérite des vieux livres de son frère ainé, si ce n'est pas avec les tenues et les chaussures de ce dernier. Alors il entre dans une aventure nouvelle, faite de dépaysement et de beaucoup d'incertitude avec "du vieux" livre corné, scotché. Quel enfant n'a pas rêvé avoir dans ses mains des livres "pétillants" aux couleurs vives et fraiches, aux contours nets et francs, exaltant un parfum discret à nul autre pareil ? Quel enfant n'a pas rêvé pouvoir sortir de son sac un livre, son livre à lui, flambant neuf et l'exiber fièrement devant les petits copains? Mais combien de nos enfants ont cette chance? De nos jours, c'est la photocopie de quelques pages de livres qui remplace les vieux livres du grand frère, les librairies par-terre aussi. Pour l'enfant, le livre ne peut qu'être sordide et frustrant.

A six ans l'enfant découvre à l'école le livre, un milieu étranger, donc étrange, devant l'instituteur, un inconnu qui a un pouvoir d'appréciation, de sanction sur lui, et devant une multitude de jeunes enfants aussi inconnus qu'imprévisibles. Rien de rassurant pour l'enfant dans son initiation à la lecture. Alors comment peut il aimer le livre et la lecture, comment peut il les prendre pour compagnons pour la vie?

 



*Jean-Euloge GBAGUIDI, PhD, est journaliste, chercheur, professeur assistant à l'Université Nationale du Bénin. Il est l'animateur de l'émission littéraire Cultureme à la télévision béninoise. Il collabore au site www.gnammankou.com.


 

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