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Eugene EBODE
  La Dame-étoile
   (
Hommage à Aline Sitoé Diatta, une grande Africaine)
   Par Eugène Ebodé

La France peut-elle se mettre à genoux devant une négresse ?
De 1940 à 1942, Aline Sitoé, reine de Casamance, mit en œuvre des réformes touchant à l’éducation, à l’enseignement, à l’agriculture, à l’économie locale... entreprit de revaloriser les cultures vivrières au détriment des cultures d’exportation. Elle suggéra de ne plus envoyer les enfants de Casamance à la lointaine guerre ... Nous voulons savoir pourquoi ils vont mourir, dit la Reine. Elle fut arrêtée et déportée par l'administration coloniale française...Nul ne sait ce qu'elle est devenue.
Depuis 1943, on attend toujours le retour de la Dame-étoile pour éclairer la conscience des temps…

  • Rentre chez toi, ou il t’arrivera malheur !
  • C'était un jour ordinaire à Dakar, un certain 8 mars 1940. C’est par ces mots, qui lui avaient été lancés par une voix mystérieuse, qu’Aline Sitoé Diatta est entrée dans l’histoire.
  • Elle travaillait alors à Dakar comme bonne-à-tout-faire chez un colon lorsqu’un matin, en allant prendre son service, elle entendit la voix impérieuse lui ordonner de retourner sur ses pas, de prendre ses maigres affaires personnelle, de quitter sa tante, ses oncles et son voisinage pour repartir au pays : la Casamance.
  • En recevant l’injonction dans la ruelle tranquille qu’elle avait tant de fois empruntée sans souci, elle s’était machinalement arrêtée, avait fait un demi-tour sur elle-même, et, ne voyant personne, elle avait repris de son pas rapide la route qui la conduisait chez les Martinet.
  • Monsieur Martin Martinet, son patron, installé au Sénégal depuis des décennies, était devenu le Régisseur des produits de base dans l'Ouest africain.
  • La jeune Aline Sitoé, âgée de quinze ans environ, était vive, un tantinet secrète, aimant parfois, le soir venu, aller sur la plage contempler les étoiles. Ce matin-là, elle accéléra encore son allure, car de nombreuses tâches l’attendaient chez les Martinet : du linge à repasser, les trois enfants du couple à qui elle devait donner le bain, la maison à nettoyer, les courses à faire au marché en compagnie de la patronne et les moutons de la petite ferme qui l’accueilleraient avec des bêlements enthousiastes en recevant leur pitance. Sa journée était réglée comme du papier à musique. Elle arrivait devant la villa blanche aux volets bleus, frappait trois coups secs dans l’immense portail de la résidence du patron, saluait le gardien et prenait rapidement des nouvelles de sa santé, de celle de sa famille, puis montait quatre à quatre les marches du grand escalier qui donnait sur la véranda.
  • Les enfants étaient encore au lit. Les patrons aussi. Parfois, la patronne, Martine Martinet, arrivait en entendant son pas. C’était une femme sèche, mais aux douces manières. Aline préparait le petit-déjeuner et, dès qu’il était prêt et que la table était mise, elle allait réveiller son monde. Elle n’avait de conversations que brèves avec les adultes. C’était à cause de son caractère, avare de mots, uniquement préoccupé par ce qui était indispensable. Souvent, on l’entendait, quand elle était avec les enfants et qu’aucun adulte ne se trouvait à proximité, parler des légendes de Casamance. En cela, elle était intarissable. Elle l’était peut-être aussi parce que les adultes ne s’intéressaient guère aux histoires de son pays. Ils n’en louaient que le climat, la faune et la forêt. Les gens de son pays ne comptaient pas. Le lendemain de ce fameux jour où elle entendit une voix lui dire de retourner en Casamance, elle n’y pensait déjà plus en s’élançant sur la route. L’atmosphère était un rien brumeuse ; le vent soufflait. La mer râlait. Au même endroit que la veille, la voix de la veille résonna :
  • Rentre chez toi ou il t’arrivera malheur !
    Une fois de plus, Aline s’était figée, avait constaté qu’il n’y avait pas âme qui vive à côté d’elle. Elle se remit donc en marche. Et la journée, à l’identique que les précédentes, s’était écoulée sans incident. Elle avait appris un mot nouveau, prononcé par un visiteur de son patron : concocter. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Elle se promit de le demander à un lettré de sa famille, un nommé Dioula qui avait fait des études élémentaires et secondaires en France. Le surlendemain, c’est avec une pointe d’inquiétude, contraire à son caractère volontaire, qu’Aline Sitoé se leva, fit sa toilette et pris la direction de son travail. Devait-elle modifier son itinéraire ? Fallait-il ne rien changer à ses habitudes ? " Je ne changerai rien. ", décida-t-elle. Et comme les fois précédentes, et sans qu’elle s’y soit vraiment attendue car ses pensées étaient ailleurs, la voix, la même, lui ordonna :
    Rentre chez toi ou il t’arrivera vraiment malheur.
    Mais Aline poursuivit son chemin. La journée chez les Martinet fut conforme aux usages : préparation des repas, nettoyage, bain des enfants, gavage des moutons… pas de contes et légendes de la Casamance cette fois-là ! Et ce qu’elle n’avait jamais imaginé se produisit au quatrième jour. A son réveil, Aline essaya de bouger ses membres. Ils ne répondirent pas à ses sollicitations. Elle voulut se lever, mais ses jambes restèrent bloquées. Elle crut que c’était un cauchemar et se pinça. Non, elle était réveillée. Alors, fallait-il hurler ? Non ! Elle ferma les yeux et des galops de chevaux submergèrent ses pensées et des cris envahirent son cerveau, et des appels montèrent, et des gens du pays, en larmes, en fuite, courraient dans une attitude désespérée qui la surprit. Et la Casamance se vidait, et des gens armés de fusils, des Blancs, tiraient comme sur des lapins sur les gens en larmes et sans défense. Et le sang giclait, et les fuyards roulaient par terre, et les chevaux hennissaient, piétinaient, écrasaient, finissaient le travail des balles. Et le feu embrasait le pays, et les essences rares brûlaient dans un crépitement assourdissant et les cris, emportés par le vent furieux, soufflaient dans la Casamance une onde dévastatrice. Aline Sitoé Diatta se prit la tête dans les mains. Allait-elle sombrer dans la folie ? Que fallait-il faire ?
    Retourne au pays !…
    Elle s’endormit. Le patron ne la voyant pas venir, avait ordonné qu’on vienne la chercher. Une Jeep avait crissé devant la case d’Aline. Le chauffeur avait sauté hors de la voiture. Un pied dans la flaque d’eau devant la case avait aspergé le pagne et le visage d’un vieillard qui était assis non loin, devant sa case.
    Mon fils, dit-il, on va chercher sa femme en piétinant la queue du serpent ?
    La boucle, vieux ! Je viens chercher une fainéante ! Les Blancs l’attendent ! On va la chicoter, et toi aussi, si tu continues !
    Puis il était entré dans la maison d’Aline en faisant voler la porte en éclats. Il tenait à avoir les faveurs du patron ; le zèle, dans ce cas-là, est sans limite.
    Debout là-dedans, tonna-t-il.
    Aline ouvrit les yeux et le regarda. Aucune forme d’expression ne se lisait sur son visage.
    Debout, j’ai dit !
    Je ne le peux ! répondit tranquillement Aline.
    Tu te fous de moi ?
    Non.
    Mais alors, quoi ?
    Mes jambes, mes bras…
    Quoi, tes jambes, tes bras, quoi ?
    Ils ne bougent pas !
    Et tu crois que je vais aller raconter ça au patron ?
    Fais comme tu veux.
    Non, debout ! Je vais me fâcher.
    Le ton était menaçant, ça criait. Une tante était venue. Un oncle s’était traîné là. Le voisinage avait été ameuté. Le quartier avait constaté que la jeune fille était bel et bien paralysée. Deux jours après, Aline ayant demandé qu’on la ramène au pays, en Casamance, elle allait donc y retrouver sa terre. Dès son arrivée en Casamance, sa paralysie cessa. Elle fut aussi capable d’accomplir des miracles. Elle commença par guérir des malades rien que par une imposition de mains. Cela s’était produit presqu’à son insu. Elle rendait visite à sa famille et, miraculeusement, dès qu’elle tournait le dos, un homme ou une femme alités retrouvaient leur entrain grâce à la poignée de main d’Aline. Une sécheresse s’était abattue sur son village. Une délégation vint frapper à sa porte :
    Sitoé, c’est à toi d’agir ! lui dit-on.
    Une simple concentration, suivie de l’ordre que la pluie vint, et la sécheresse fut balayée, et la pluie tomba des jours et des jours sans barguigner. Et comme l’ancien Roi de Casamance était mort, et que son successeur ne pouvait être qu’une personne douée de pouvoirs surnaturels, l’on se bouscula chez Aline, la priant d’occuper le trône vacant.
    Tu es notre Reine, la Reine de Casamance.
    Pourquoi moi ?
    Le mystère t’a élue. Acceptes-tu ?
    Oui, dit-elle, "pour me mettre au seul service du devoir."
    Ainsi s’accomplit le rite ancien consistant en une dévolution charismatique du pouvoir dans cet écrin de verdure qu’est la Casamance. Et de 1940 à 1942, Aline mit en œuvre des réformes touchant à l’éducation, à l’enseignement, à l’agriculture, à l’économie locale. Elle réforma le calendrier des fêtes et des manifestations, entreprit de revaloriser les cultures vivrières au détriment des cultures d’exportation. Elle suggéra de ne plus envoyer les enfants de Casamance à la lointaine guerre sans qu’une explication fut fournie aux sages sur les buts de cette guerre et sur le rang des combattants nègres.
    Ils sont tirailleurs et ils le resteront, lui dit-on.
    Pas question. Nous voulons savoir pourquoi ils vont mourir, dit la Reine, Aline Sitoé Diatta.
    C’en fut trop pour l’administration coloniale. Elle décréta qu’elle était rebelle et insoumise. Qu’elle prônait une insurrection rampante. Qu’elle s’opposait à la France, généreuse et qu’elle était à abattre. Les messages diplomatiques furibonds, sortirent de la langue de coton habituelle. Question, rédigèrent les colons en conclusion de leur message : La France peut-elle se mettre à genoux devant une négresse ? Elle s’est déjà rendue coupable de désobéissance à plusieurs reprises. Elle ne songe qu’à saboter et à réduire l’influence de la patrie et à couvrir de boue les détenteurs de l’ordre public ici. Notre mission civilisatrice se trouvera contrecarrée si les agitations d’une guenon sapent notre action et freinent la levée des tirailleurs. Le monde est sous la menace des nazis et une espèce de mammifère préhistorique, touillant des fioles et des excréments de zébus mélangés aux cucurbitacés dont elle revendique la culture extensive, fomente la guerre civile et l’insécurité permanente. L’ordre attendu par les colons tomba : " Vous mettez ça hors d’état de nuire. " Aline Sitoé Diatta fut arrêtée par un matin de tristesse en Casamance, le 8 mai 1943. Les arbres ont versé les larmes devant la brutalité policière. Car on saccagea la maison royale. On fit comme si elle opposait une résistance à l’ordre d’embarquer dans le fourgon pour la rouer de coups. On mit aussi son mari aux arrêts. Il allait être libéré des années plus tard. Et Aline ? Il n’en savait rien. On avait voulu la faire parler. Elle avait simplement indiqué :
    Je n’ai aucune forme de justification à vous faire. C’est vous qui me devez des explications et des réparations. Si vous n’en êtes pas convaincus, allez interroger mon peuple. "
    Elle fut déportée. Elle alla d’une prison l’autre. Au Sénégal, en Gambie, au Mali. De brimades en tortures, de privations de nourriture en refus de la soigner lorsqu’elle tombait malade, d’acharnement inavouables sur une belle rebelle, le pouvoir colonialiste signa un autre crime contre l’humanité sur la personne d’Aline Sitoé Diatta. Nul n’a jamais dit ou osé dire ce qu’elle est depuis devenue : Immortelle. Depuis 1943, on attend toujours le retour de la Dame-étoile pour éclairer la conscience des temps…

    ©Eugène Ebodé


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