Rentre
chez toi ou il t’arrivera malheur !
Une
fois de plus, Aline s’était figée, avait constaté
qu’il n’y avait pas âme qui vive à côté
d’elle. Elle se remit donc en marche. Et la journée, à
l’identique que les précédentes, s’était écoulée
sans incident. Elle avait appris un mot
nouveau, prononcé par un visiteur de son patron : concocter.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Elle se promit de
le demander à un lettré de sa famille, un nommé
Dioula qui avait fait des études élémentaires
et secondaires en France. Le surlendemain, c’est avec une pointe d’inquiétude,
contraire à son caractère volontaire, qu’Aline Sitoé
se leva, fit sa toilette et pris la direction de son travail. Devait-elle
modifier son itinéraire ? Fallait-il ne rien changer à
ses habitudes ? " Je ne changerai rien. ",
décida-t-elle. Et comme les fois précédentes,
et sans qu’elle s’y soit vraiment attendue car ses pensées
étaient ailleurs, la voix, la même, lui ordonna :
Rentre
chez toi ou il t’arrivera vraiment malheur.
Mais
Aline poursuivit son chemin. La journée chez les Martinet fut
conforme aux usages : préparation des repas, nettoyage,
bain des enfants, gavage des moutons… pas de contes et légendes
de la Casamance cette fois-là !
Et ce qu’elle n’avait jamais imaginé se produisit au quatrième
jour. A son réveil, Aline essaya de bouger ses membres. Ils
ne répondirent pas à ses sollicitations. Elle voulut
se lever, mais ses jambes restèrent bloquées.
Elle crut que c’était un cauchemar et se pinça. Non,
elle était réveillée. Alors, fallait-il hurler ?
Non ! Elle ferma les yeux et des galops de chevaux submergèrent
ses pensées et des cris envahirent son cerveau, et des appels
montèrent, et des gens du pays, en larmes, en fuite, courraient
dans une attitude désespérée qui la surprit.
Et la Casamance se vidait, et des gens armés
de fusils, des Blancs, tiraient comme sur des lapins sur les gens
en larmes et sans défense. Et le sang giclait, et
les fuyards roulaient par terre, et les chevaux hennissaient, piétinaient,
écrasaient, finissaient le travail des balles. Et le feu embrasait
le pays, et les essences rares brûlaient dans un crépitement
assourdissant et les cris, emportés par le vent furieux, soufflaient
dans la Casamance une onde dévastatrice. Aline Sitoé
Diatta se prit la tête dans les mains. Allait-elle sombrer dans
la folie ? Que fallait-il faire ?
Retourne
au pays !…
Elle
s’endormit. Le patron ne la voyant pas venir, avait ordonné
qu’on vienne la chercher. Une Jeep avait crissé devant la case
d’Aline. Le chauffeur avait sauté hors de la voiture. Un pied
dans la flaque d’eau devant la case avait aspergé le pagne
et le visage d’un vieillard qui était assis non loin, devant
sa case.
Mon
fils, dit-il, on va chercher sa femme en piétinant la queue
du serpent ?
La
boucle, vieux ! Je viens chercher une fainéante !
Les Blancs l’attendent ! On va la chicoter, et toi aussi, si
tu continues !
Puis
il était entré dans la maison d’Aline en faisant voler
la porte en éclats. Il tenait à avoir les faveurs du
patron ; le zèle, dans ce cas-là, est sans limite.
Debout
là-dedans, tonna-t-il.
Aline
ouvrit les yeux et le regarda. Aucune forme d’expression ne se lisait
sur son visage.
Debout,
j’ai dit !
Je
ne le peux ! répondit tranquillement Aline.
Tu
te fous de moi ?
Non.
Mais
alors, quoi ?
Mes
jambes, mes bras…
Quoi,
tes jambes, tes bras, quoi ?
Ils
ne bougent pas !
Et
tu crois que je vais aller raconter ça au patron ?
Fais
comme tu veux.
Non,
debout ! Je vais me fâcher.
Le
ton était menaçant, ça criait. Une
tante était venue. Un oncle s’était traîné
là. Le voisinage avait été ameuté. Le
quartier avait constaté que la jeune fille était bel
et bien paralysée. Deux jours après, Aline ayant demandé
qu’on la ramène au pays, en Casamance, elle allait donc y retrouver
sa terre. Dès son arrivée en
Casamance, sa paralysie cessa. Elle fut aussi capable d’accomplir
des miracles. Elle commença par guérir des malades rien
que par une imposition de mains. Cela s’était produit presqu’à
son insu. Elle rendait visite à sa famille et, miraculeusement,
dès qu’elle tournait le dos, un homme ou une femme alités
retrouvaient leur entrain grâce à la poignée de
main d’Aline. Une sécheresse s’était abattue sur son
village. Une délégation vint frapper à sa porte :
Sitoé,
c’est à toi d’agir ! lui dit-on.
Une
simple concentration, suivie de l’ordre que la pluie vint, et la sécheresse
fut balayée, et la pluie tomba des jours et des jours sans
barguigner. Et comme l’ancien Roi de Casamance était mort,
et que son successeur ne pouvait être qu’une personne douée
de pouvoirs surnaturels, l’on se bouscula chez Aline, la priant d’occuper
le trône vacant.
Tu
es notre Reine, la Reine de Casamance.
Pourquoi
moi ?
Le
mystère t’a élue. Acceptes-tu ?
Oui, dit-elle, "pour me mettre au seul service du devoir."
Ainsi
s’accomplit le rite ancien consistant en une dévolution charismatique
du pouvoir dans cet écrin de verdure qu’est la Casamance. Et
de 1940 à 1942, Aline mit en œuvre des réformes touchant
à l’éducation, à l’enseignement, à l’agriculture,
à l’économie locale. Elle réforma le calendrier
des fêtes et des manifestations, entreprit de revaloriser les
cultures vivrières au détriment des cultures d’exportation.
Elle suggéra de ne plus envoyer les enfants de Casamance à
la lointaine guerre sans qu’une explication fut fournie aux sages
sur les buts de cette guerre et sur le rang des combattants nègres.
Ils
sont tirailleurs et ils le resteront, lui dit-on.
Pas
question. Nous voulons savoir pourquoi ils
vont mourir, dit la Reine, Aline Sitoé Diatta.
C’en
fut trop pour l’administration coloniale. Elle décréta
qu’elle était rebelle et insoumise. Qu’elle prônait une
insurrection rampante. Qu’elle s’opposait à la France, généreuse
et qu’elle était à abattre. Les messages diplomatiques
furibonds, sortirent de la langue de coton habituelle. Question, rédigèrent
les colons en conclusion de leur message :
La France peut-elle se mettre à genoux devant une négresse ?
Elle s’est déjà rendue coupable de désobéissance
à plusieurs reprises. Elle ne songe qu’à saboter et
à réduire l’influence de la patrie et à couvrir
de boue les détenteurs de l’ordre public ici. Notre mission
civilisatrice se trouvera contrecarrée si les agitations d’une
guenon sapent notre action et freinent la levée des tirailleurs.
Le monde est sous la menace des nazis
et une espèce de mammifère préhistorique, touillant
des fioles et des excréments de zébus mélangés
aux cucurbitacés dont elle revendique la culture extensive,
fomente la guerre civile et l’insécurité permanente.
L’ordre attendu par les colons tomba : " Vous mettez
ça hors d’état de nuire. " Aline Sitoé
Diatta fut arrêtée par un matin de tristesse en Casamance,
le 8 mai 1943. Les arbres ont versé les larmes devant la brutalité
policière. Car on saccagea la maison royale. On fit comme si
elle opposait une résistance à l’ordre d’embarquer dans
le fourgon pour la rouer de coups. On mit aussi son mari aux arrêts.
Il allait être libéré des années plus tard.
Et Aline ? Il n’en savait rien. On avait voulu la faire parler.
Elle avait simplement indiqué :
Je
n’ai aucune forme de justification à vous faire. C’est vous
qui me devez des explications et des réparations. Si vous n’en
êtes pas convaincus, allez interroger mon peuple. "
Elle
fut déportée. Elle alla d’une prison l’autre.
Au Sénégal, en Gambie, au Mali. De brimades en tortures,
de privations de nourriture en refus de la soigner lorsqu’elle tombait
malade, d’acharnement inavouables sur une belle rebelle, le pouvoir
colonialiste signa un autre crime contre l’humanité sur la
personne d’Aline Sitoé Diatta. Nul n’a jamais dit ou osé
dire ce qu’elle est depuis devenue : Immortelle. Depuis
1943, on attend toujours le retour de la Dame-étoile pour éclairer
la conscience des temps…
©Eugène
Ebodé